Niklas Frank

LE PÈRE. UN RÈGLEMENT DE COMPTES.

384 pages, 21 euros,

numérique 12,99 euros

 

20 août 2021

 

 

 

 

 

REVUE DE PRESSE

Les Bibliothèques idéales, Strasbourg, 12 septembre 2021

Niklas Frank et Philippe Sands invités aux Bibliothèques idéales à Starsbourg autour du thème "La proximité du mal. Un héritage nazi : Ce que nos pères ont fait". À regarder ici

Le Monde, 2 septembre 2021

« Le Père, un règlement de comptes » : la lettre de reproches d’un fils de nazi

par Marc Semo

 

Dans son ouvrage, le journaliste allemand Niklas Frank s’adresse de façon violente à son père, Hans Frank, ministre d’Hitler et ancien gouverneur de la Pologne occupée par les nazis.

 

Il assure regarder tous les jours la photo du corps de son père pendu à Nuremberg en octobre 1946 pour ses responsabilités dans l’assassinat de quatre millions de juifs et de Polonais. « Pour me souvenir et pour être sûr qu’il est bien mort », explique Niklas Frank, fils de Hans Frank, l’ancien gauleiter – chef de district – nazi de Pologne. Ce n’est pas simple d’être enfant de bourreau et d’être comptable, du seul fait de sa naissance, d’un passé que l’on n’a pas écrit. C’est encore plus difficile aussi de se sentir coupable de ce qu’a fait un père qui, jusqu’au bout, a nié toute culpabilité, comme d’ailleurs la quasi-totalité des criminels nazis.

 

Certains des rejetons des plus hauts responsables du IIIe Reich, ainsi Edda Göring ou Gudrun Himmler, se sont toujours refusés à condamner leur géniteur, voire en cultivent la mémoire. A l’extrême opposé, d’autres, tel Niklas Frank, restent hantés toute leur vie par ce sang maudit et veulent extirper d’eux les racines du mal. Après avoir raconté et témoigné à charge pendant des années, l’ancien journaliste de Stern a écrit cette longue lettre d’invective au père.

 

Un implacable réquisitoire

 

Né en 1939, il était gosse pendant la guerre mais il s’est plongé dans la correspondance et les abondants journaux intimes de Hans Frank, juriste relativement cultivé, esthète fasciné par la Renaissance, ami du philosophe et théoricien du droit nazi Carl Schmitt. Dans le bureau du palais de Cracovie, où il mettait en œuvre la « solution finale » en Pologne, trônait La Jeune Femme à l’hermine, le magnifique tableau de Léonard de Vinci. Fin mélomane, il jouait volontiers études et mazurkas dans les fastueuses réceptions de son palais, à Cracovie.

 

A la différence de ses frères et sœurs aînés Niklas Frank veut régler ses comptes avec sa mère cynique et avide, et surtout ce père carriériste, ambitieux, bouffi d’orgueil, à qui il reproche avant tout son infinie lâcheté et ses mensonges. Il le vit la dernière fois à sept ans, juste avant l’exécution, et ce dernier refusait encore de regarder la réalité en face. Jamais il n’exprima le moindre remords. « J’ai cherché au moins une bonne action de ta part, un signe qu’une minuscule fleur a éclos quelque part dans le marécage de ton existence (…), mais je n’ai rien trouvé », lance-t-il à son père dans son implacable réquisitoire.

 

Dans son enfance, ce déni était aussi celui de tout un pays. Les anciens nazis, sauf les plus compromis, faisaient carrière dans l’Allemagne en reconstruction, s’appuyant sur leurs réseaux. Lui-même raconte comment, adolescent faisant de l’auto-stop, il lui suffisait de dire qui il était pour que le conducteur commence « à s’abandonner à ses glorieux souvenirs ».

 

[...]

Le Figaro littéraire, 26 août 2021

Niklas Frank, fils de bourreau

par Alice Ferney

 

Il n’a pas renoncé à porter le nom de son père - Hans Frank, ministre du Reich, gouverneur général de Pologne, installé comme un roi dans le château de Cracovie -, mais pendant des années, la nuit du 15 octobre, il s’est plu à revivre son exécution, qui le réjouissait comme la justice même. « Les pères ont mangé du raisin vert, les fils ont les dents agacées » ; au dicton hébreu que commente Ézéchiel, Niklas Frank donne tout son sens. Le coupable seul doit subir les conséquences de ses actes, objecte le prophète, mais la réalité est moins simple : la génération suivante n’est pas épargnée. « Tu es, je suis souillé de sang.» Être l’enfant d’un homme pendu pour avoir tué 4 millions de personnes, qu’est-ce que ça signifie ? demande Philippe Sands dans sa préface. Toute sa vie, le fils de Hans Frank a cherché des réponses. Le Père. Un règlement de comptes invite le lecteur français à les découvrir.

De ce « faisan doré » qui l’a engendré, Niklas Frank retrace le parcours : le passé familial de petites escroqueries, la compromission, l’ascension, la chute. Il travaille à partir des archives : le journal officiel du gouverneur général (43 tomes), le journal intime du jeune Hans, le « journal de potence » écrit en détention à Nuremberg. Activité publique, discours, vie amoureuse, enrichissement personnel, tout est passé au crible de l’issue criminelle. Aux versions de Hans, Niklas oppose la sienne. Le fils tutoie le père, l’apostrophe, le moque, l’insulte. L’interpellation est violente : elle se hisse à la hauteur des crimes. « Crois-moi, mes phrases m’horrifient, mais où trouvé-je dans les tiennes un signe de bon goût ? » C’est un bras de fer entre un vivant et un fantôme encombrant.

Un portrait se dessine : celui d’un homme faible qui s’est regardé jouer au fort. Mendiant les honneurs, cupide, repéré comme corrompu. Suiveur servile, « lèche-botte », infidèle en amour, déloyal en amitié, s’accommodant du déshonneur pourvu qu’il vive. Sans morale, hypocrite, menteur, et cependant responsable « de l’harmonisation du droit », n’ayant que ce mot à la bouche. On croirait une biographie à charge si ce passé odieux n’était le vrai, dont l’auteur se saisit après en avoir été l’impuissant témoin, le petit garçon à qui la trahison de son père offrit « une enfance royale ».

 

Fureur inextinguible

 

Niklas Frank cerne cette « cervelle bourrée à craquer de clichés » qui porta l’ambition aryenne. Il a besoin de se représenter les choses dans toute leur réalité. Il se glisse dans les réunions, donne chair à la camaraderie criminelle, à la peur – véritable ciment -, à la disgrâce – menace suprême. Il analyse comment se profère n’importe quelle contre-vérité. Il rectifie. Il compte les occasions où son père aurait pu « faire machine arrière ». « Pour moi c’est inconcevable, tu n’as jamais pleuré d’effroi devant tes actes. »

La lecture de ce témoignage est fascinante et éprouvante, elle nous rappelle cruellement ce qui a permis l’extension de crimes sans précédents. On refuse de suivre une tendance de l’auteur à croire en la nature criminelle de tout un peuple – sa honte d’être Allemand - et une fureur inextinguible, mais les deux tissent le message caché du livre : les enfants des génocidaires n’ont pas eu la place pour vivre. Niklas Frank brise leur silence et ravive nos mémoires. Le lire est nécessaire, indispensable.

Dernières Nouvelles d'Alsace, 25 août 2021

« Mon père, ce criminel du Reich »

par Serge Hartmann

 

Son père, gouverneur d’une Pologne occupée par le III e Reich, a été pendu à Nuremberg. Aujourd’hui âgé de 82 ans, Niklas Frank sera à Strasbourg pour la parution en France d’un livre dans lequel il règle ses comptes avec l’encombrante figure paternelle.

 

Du château de Cracovie dans lequel son père régnait sur une Pologne de 17 millions de sujets plongés dans l’effroi, il a conservé quelques souvenirs. Lorsque s’effondre le III e Reich, Niklas Frank a six ans et aucune idée de la politique d’anéantissement des Juifs conduite dans ce gouvernorat général qu’Hitler avait confié à celui qui autrefois avait été ministre de la Justice du Reich.

Pourtant, le droit et la légalité n’encombrèrent pas trop Hans Frank qui opérait dans divers trafics pour s’enrichir, tandis que sa femme entretenait une prédilection pour les fourrures qu’elle assouvissait auprès des Juifs rançonnés dans les ghettos. Une tendance à l’enrichissement personnel devenue notoire dans l’Allemagne d’Hitler. Elle donna même lieu à un dicton : « Im Westen liegt Frankreich, im Osten wird Frank reich » - « A l’Ouest se trouve la France, à l’Est Frank s’enrichit ».

Celui qui avait déclaré « nous devons anéantir les Juifs partout où nous les rencontrons», concrétisant ces tristes propos, n’échappera pas à la corde à Nuremberg. Son propre fils, Niklas Frank, qui fit carrière en Allemagne dans le journalisme, entreprit en 1987 son procès dans le livre Der Vater : Eine Abrechnung, aujourd’hui publié en français aux éditions Plein Jour sous le titre Le père, un règlement de comptes (396 pages, 21 €). Dans une écriture qui manifeste la plus violente répulsion envers son géniteur, il reprend la trajectoire d’un opportuniste du Reich doublé d’un assassin animé par une haine raciale. Un homme veule et dépourvu de tout scrupule qui peu avant son exécution, tenta pitoyablement de se justifier dans un livre, Face à la potence, qui permit à sa veuve d’empocher 200 000 marks de droits d’auteur.

Le Parisien Magazine, 20 août 2021

Un criminel nazi pour père

par Stéphane Loignon

 

Né en 1939, Niklas Frank a grandi au château du Wawel, à Cracovie,
la résidence de fonction de son père, Hans Frank. Depuis ce palais, ce dernier,

ancien avocat de Hitler, a gouverné la Pologne au nom du Führer jusqu’à l’arrivée des troupes soviétiques. Plus de 3 millions de juifs ont été exterminés sous son mandat. Dans cette longue lettre pleine de dégoût et de rage adressée à son géniteur, Niklas Frank tente de comprendre son sinistre parcours. Pour cela, cet ancien journaliste du magazine allemand Stern s’appuie sur des lettres, déclarations et témoignages patiemment récoltés. Une plongée sans concession dans l’intimité du mal.

Le Parisien Magazine, 13 août 2021

Entretien

par Stéphane Loignon

 

A l’âge de 7 ans, durant l’automne 1946, Niklas Frank a dit adieu à son géniteur, Hans Frank, ex-gouverneur général nazi de Pologne, condamné à mort lors du procès de Nuremberg pour crime contre l’humanité. Il règle ses comptes avec lui dans un ouvrage sans concession, enfin traduit en français.

 

Dans la poche intérieure de son veston bleu, Niklas Frank conserve des photos des siens. Sur la table de cuisine de sa maison de vacances, à Schliersee, en Bavière, il pose quelques clichés de son épouse, de sa fille et de ses petits-enfants. « C’est ma vie », commente ce grand-père de 82 ans, né en 1939. Par-dessus, il jette le portrait en noir et blanc de son père, photographié juste après avoir été pendu. Un cadavre rigide sur un lit de prison. « Et ça, c’est ma mort », ajoute-t-il. La sienne ? Plutôt celle de son géniteur, Hans Frank, nazi de la première heure, ministre du IIIe Reich et gouverneur général de Pologne de 1939 à 1945, condamné à mort en 1946 par le tribunal de Nuremberg pour crime contre l’humanité et crime de guerre. « On reste toujours lié à son père », regrette le fils de celui qui a été surnommé « le bourreau de la Pologne » – sous sa férule, plus de trois millions de juifs ont été exterminés. En 1987, Niklas Frank, alors reporter au magazine allemand Stern, publie un récit enragé, où il décrit le mélange de lâcheté, d’ambition et de cruauté qui a fait de son père un tel criminel. Intitulé Le Père, un règlement de comptes, ce texte est enfin traduit en français, aux éditions Plein Jour. Trente- quatre ans après sa parution en Allemagne, l’auteur n’a pas tourné la page.

 

Quels sont vos plus vieux souvenirs de votre père, Hans Frank ?

Niklas Frank C’était en 1942, au château du Belvédère, à Varsovie. J’avais 3 ans. Je courais après lui autour d’une table, pour qu’il me prenne dans ses bras. Mais il fuyait et disait : « Tu ne fais pas partie de notre famille, tu es un étranger ! » Je pleurais, je ne comprenais pas. Plus tard, j’ai découvert la rumeur selon laquelle je n’étais pas son fils, mais celui d’un autre nazi, son ami Karl Lasch, gouverneur de Galicie. Quand ce dernier a été assassiné sur l’ordre de Himmler, le chef de la SS, en 1942, mon père a dit à ma mère : « Le père de Niklas est mort. » Ma mère lui a hurlé que ses cinq enfants – Sigrid, née en 1927, Norman, en 1928, Brigitte, en 1935, Michael, en 1937, et moi, en 1939 – étaient bien les siens. Quand, si jeune, vous êtes rejeté par votre père, soit vous êtes psychologiquement détruit, soit vous établissez une saine distance avec lui. C’est heureusement ce qui m’est arrivé.

 

A quoi ressemblait votre vie en Pologne, pendant la guerre ?
Nous vivions la moitié de l’année au château du Wawel, à Cracovie. Ma mère, mes frères et sœurs et moi passions l’autre moitié dans un chalet près d’ici, à Schliersee, en Bavière. Au château du Wawel, je roulais à travers les couloirs dans une voiture à pédales et fonçais sur les adultes. Même s’ils avaient mal, ils se forçaient à sourire, car j’étais le fils de Hans Frank. Je ne savais rien du métier de mon père, je savais seulement que nous possédions la Pologne et ses châteaux, qu’il était très puissant et que personne ne pouvait rien me dire. Dans son journal, le ministre de la propagande, Joseph Goebbels, avait surnommé Hans Frank « le roi de Pologne ». En effet, il se comportait ainsi. Le château du Wawel était plein d’œuvres d’art spoliées aux musées locaux et à de riches familles juives et polonaises. Dans son bureau, il y avait ainsi La Dame à l’hermine, de Léonard de Vinci. En 1945, quand mon père a pris la fuite devant l’avancée des troupes soviétiques, il a quitté Cracovie avec cinq camions remplis de tableaux, dont ce Léonard, ainsi que deux Rembrandt et un Raphaël, Portrait de jeune homme, qu’il a apportés ici, à Schliersee.

 

Contrairement aux autres, la toile de Raphaël n’a jamais été retrouvée...
Je pense que ma mère l’a volée et troquée contre quelque chose à manger après la guerre, car nous étions alors devenus très pauvres. Peut-être est-elle encore accrochée dans la cuisine d’une maison bavaroise !

 

Votre mère, elle aussi, appréciait la vie de château...
Oui. Elle venait d’une famille très pauvre et a connu l’ascension sociale en se mariant avec mon père, qu’elle a rencontré à l’université de Munich, où elle était secrétaire et lui étudiant en droit. A Cracovie, pendant la guerre, elle faisait souvent du shopping dans le ghetto. Je me souviens d’une de ces sorties. Escortés par des SS, nous roulions en Mercedes dans une rue qui était bondée de gens au regard triste. J’étais à l’arrière, avec notre nurse, Hilde. Un jeune garçon m’observait. Je lui ai tiré la langue. Il est reparti sans réagir. J’ai ri, mais Hilde m’a tiré vers l’arrière sans un mot. Tout ce qu’il y a d’humain en moi me vient d’elle. Plus tard, j’ai découvert que les habitants du ghetto étaient déportés vers le camp de concentration de Plaszow, près de Cracovie, ou directement à Auschwitz. Quand je repense à cette scène, je n’ai pas honte, mais je suis plein de rage. Qu’avons-nous fait ? Je ne le comprendrai jamais. Tant de personnes innocentes, tuées seulement parce qu’elles étaient juives. C’est impensable. Je ne pardonnerai jamais à mon père.

 

Vous rappelez-vous des combats ?

En Pologne, la situation est longtemps restée très calme. Je ne me souviens que d’un tank, incendié par la résistance. Mon frère Norman, de onze ans plus âgé, m’a raconté qu’un jour, ses amis et lui jouaient au football près du château et ont entendu des coups de feu. Ils sont allés voir. Trente cadavres d’otages polonais étaient allongés, tués en représailles du meurtre d’un Allemand. Au dîner, Norman a abordé le sujet avec mon père. Il s’est levé et a crié : « Je ne veux pas en entendre parler ! » avant de quitter la pièce.

 

En tant que gouverneur général, Hans Frank était le représentant direct d’Adolf Hitler en Pologne. Comment avait-il atteint un tel rang dans la hiérarchie nazie ?

Entre 1927 et 1933, il était son avocat personnel. Mais après la prise de pouvoir du Führer, en 1933, il s’est retrouvé désœuvré. Il a créé une académie du droit pour convertir les juges au national- socialisme, à laquelle nul ne s’intéressait. En août 1939, il a rejoint sa brigade
à Potsdam, comme lieutenant de réserve. Puis, quand nous avons envahi la Pologne, il a reçu un appel de Rudolf Hess, l’adjoint de Hitler, lui demandant de rejoindre le Führer, qui l’a nommé gouverneur général de ce pays occupé. Personne n’a compris pourquoi. Je crois que cela tient au fait que mon père était son compagnon de route depuis 1923. Hitler connaissait aussi sa docilité.

 

Comment Hans Frank a-t-il rejoint le parti nazi ?
Né en 1900, il a connu la période de l’Empire allemand, durant laquelle nous étions à la pointe dans de multiples domaines. Après la première guerre mondiale et le très dur traité de Versailles, tout s’est effondré. Mon père a alors écrit dans son journal que nous avions besoin d’un homme fort qui sauverait l’Allemagne. « Peut-être suis-je cet homme ? » a-t-il noté. Mais il est tombé amoureux de Hitler après avoir assisté a l’un de ses discours, à Munich. C’était presque un amour d’ordre homosexuel. Ma sœur Sigrid a dit un jour : « Je crois que papa aime Hitler plus que nous. » Il a toujours voulu plaire à Hitler.

 

Comment votre père, un homme intelligent et cultivé, a-t-il pu devenir l’un des pires criminels nazis ?
Ce n’est pas une contradiction, quand vous êtes Allemand. Je crois que nous avons un caractère particulier, qui nous rend capables d’être à la fois bien éduqués et sanguinaires. Aujourd’hui, j’ai 82 ans, et je suis de plus en plus furieux du silence qui règne encore en Allemagne. Bien sûr, nous avons érigé des monuments aux victimes, mais la majorité de mes compatriotes n’ont jamais reconnu les crimes de leurs aïeux, car ces derniers ne leur ont pas raconté la vérité. C’est contre ce silence que j’ai écrit ce livre.

 

Hans Frank a été jugé, du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946, par le tribunal militaire international de Nuremberg. Avez-vous suivi le procès ?
Ma mère, Norman et Sigrid écoutaient chaque soir le compte rendu à la radio bavaroise. Brigitte, Michael et moi étions trop petits pour nous y intéresser. Mais le comportement des gens d’ici envers nous a changé. Soudain, nous étions des enfants de criminels. Plus personne ne voulait être vu avec nous. Mon frère Norman a tenté de se suicider. C’était une époque difficile, sauf pour nous, les petits, pour qui c’était une période d’aventures. En arrière-plan, il y avait toujours cette idée que notre père était accusé de quelque chose que nous ne comprenions pas. A l’automne 1945, j’ai vu pour la première fois des photos de cadavres des camps de concentration. Ces images sont restées gravées dans ma mémoire. En dessous, il était écrit : Pologne. Soudain, mon père était connecté à tous ces corps. Puis, à l’été 1946, l’avocat de mon père, le Dr Seidl, a rendu visite à ma mère et lui a dit que les preuves contre son mari étaient si lourdes qu’il n’échapperait pas à la mort. Il a bien été reconnu coupable de crime contre l’humanité et crime de guerre, et pendu le 16 octobre 1946. Représentant de Hitler en Pologne, il était responsable des meurtres qui y ont été commis, ce qu’il a toujours refusé de reconnaître, sauf durant un court moment, le 18 avril 1946, où il a admis devant la cour avoir contribué à l’extermination des juifs. Mais c’était pour impressionner les juges. Il a tout de suite rejeté sa responsabilité sur les épaules du peuple allemand, en déclarant : « Mille ans passeront sans libérer l’Allemagne de sa faute. » Après cela, il a recommencé à mentir.

 

Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
Nous avons eu le droit de lui rendre visite en prison, peu avant le verdict. Je savais que je ne le reverrais plus, mais il a souri et m’a dit que nous célébrerions Noël ensemble, à Schliersee. « Pourquoi mens-tu ? Je sais que tu vas être pendu », ai-je pensé. Ce fut ma dernière désillusion.

 

A quel âge avez-vous pris conscience de ses crimes ?
J’ai toujours été intéressé par son histoire. A 12 ans, je suis parti vivre dans un internat au nord de l’Allemagne. Dans les librairies du coin, je feuilletais les index des livres sur le IIIe Reich à la recherche du nom « Frank, Hans », et je lisais ce qui le concernait. En grandissant, je posais de plus en plus de questions aux proches de mes parents.
La plupart du temps, ils mentaient, mais j’ai vite su le déceler. Il suffisait de prononcer le mot « juif » et un nuage sombre recouvrait la pièce. On m’offrait une part de gâteau pour changer de sujet. Quand ma mère est morte, en 1959, j’ai récupéré toutes ses photos et ses lettres. Plus tard, alors que j’étais devenu journaliste au magazine Stern, je profitais de mes reportages en Allemagne pour rendre visite à ceux qui avaient connu mes parents : l’avocat de mon père, sa secrétaire, ses anciens collaborateurs, ses amis... Petit à petit, j’ai récolté beaucoup d’informations.

 

Comment votre livre a-t-il été accueilli, lors de sa parution en Allemagne, en 1987 ?

Quand Stern en a publié de longs extraits, nous avons reçu des centaines de lettres, presque toutes critiques, et même des menaces de mort. Mon frère Michael m’a aussi accusé publiquement d’avoir menti. Pour lui, notre père était une victime de Himmler, de Hitler et de la justice des vainqueurs de Nuremberg.

 

Haïssez-vous toujours autant votre père ?
Ce n’est plus de la haine. Je le méprise profondément. Malgré tout ce que j’ai pu découvrir à son sujet, je ne parviens pas à le comprendre.

Quelle leçon y a-t-il à tirer de votre livre ? Il faut faire preuve de courage civique. Nous, Allemands, étions alors une bande de lâches. Chacun était au courant de ce qu’il se passait, peut-être pas dans les détails. Mais tous ces voisins juifs qui avaient disparu, et le pogrom de la Nuit de cristal, ça, tout le monde le savait.

 

Avec une telle enfance, êtes-vous tout de même parvenu à mener une vie heureuse ?

Quand je pense à Auschwitz, je me dis que ma femme et moi avons de la chance d’avoir dépassé 80 ans. J’ai eu une existence passionnante, pleine d’aventures et de rencontres, avec aussi ses hauts et ses bas. La vie est plus forte. Lorsque je m’exprime devant des élèves allemands, je leur dis de mener la vie la plus heureuse possible, mais de reconnaître les crimes du passé, afin de combattre toute résurgence de l’idéologie nazie.

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