Dominique Noguez et Michel Taillefer

DEUX KHÂGNEUX SOUS DE GAULLE

CORRESPONDANCE 1963-1973

496 pages, 22 euros

13 septembre 2019

 

 

 

 

 

REVUE DE PRESSE

L'Opinion, 10 septembre 2019

« Les pieds nickelés de la rue d’Ulm »

Par Bernard Quiriny

 

« Nous sommes en 1963, 1964 ; Topor publie Le Locataire chimérique ; les lecteurs se passionnent pour le Nouveau Roman ; on achète Action, Hara-Kiri et l'Observateur ; de Gaulle règne à l'Elysée, Mauriac au Figaro littéraire »

 

Le meilleur roman de la rentrée littéraire est un roman épistolaire, et n’est pas tout à fait un roman. Intitulé Deux khâgneux sous de Gaulle, il rassemble 250 lettres écrites entre 1963 et 1973 par deux élèves de l’Ecole Normale de la rue d’Ulm, ex-khâgneux de Louis-le-Grand où ils se sont liés d’amitié : Michel Taillefer et Dominique Noguez. L’un comme l’autre sont promis à un brillant avenir, le premier comme historien à Toulouse, le second comme professeur à la Sorbonne et surtout comme écrivain, auteur d’une cinquantaine de livres, romans, essais, poèmes, aphorismes. A l’ENS, où leurs caïmans se nomment Althusser et Derrida, ils fréquentent d’autres futures vedettes de la vie culturelle : Alain-Gérard Slama, Clément Rosset, Thomas Ferenczi.

 

Nous sommes en 1963, 1964 ; Topor publie Le Locataire chimérique ; les lecteurs se passionnent pour le Nouveau Roman ; on achète Action, Hara-Kiri et l’Observateur ; de Gaulle règne à l’Elysée, Mauriac au Figaro littéraire ; l’heure est au cinéma d’avant-garde, au gauchisme, aux aventures intellectuelles. Agés de vingt ans, Taillefer et Noguez s’intéressent à tout, lisent tout, hantent les gargotes du Quartier Latin, bref, ils mènent la belle vie d’étudiant, enthousiastes et désargentés. Le portable n’existe pas, le fixe coupe tout le temps, ils adorent s’écrire ; aussi s’envoient-ils à la moindre occasion des lettres, cartes et télégrammes qui, rassemblés cinquante ans plus tard par Noguez, forment une chronique involontaire et pétillante des sixties.

 

Ce livre attachant vaut d’abord comme témoignage : il rend merveilleusement compte de l’atmosphère de l’époque, vue par deux pieds nickelés au début de leur carrière. Taillefer flemmarde, peu pressé de travailler ; Noguez, qui se voit écrivain et qui sue déjà sur un gros roman expérimental qualifié par lui « d’Enéide ricardo-jenesaisquoiienne », se pousse dans les revues. Forts en thème, ils connaissent Proust et Gide par cœur, vénèrent Mandiargues et sa « hautaine figure de tortue » (Taillefer), se passent leurs découvertes – Seignolle, Ulysse, Butor, Ehni.

 

Chaque ligne de chacune de leur lettre est farcie de facéties, d’allusions littéraires, de gags de normaliens. Ils ne disent jamais « argent » mais phynances, à la manière de Jarry. Noguez truffe ses courriers d’italien, Taillefer répond en latin. Noguez expérimente son humour noir, distingué, érudit, et parsème ses missives de petits aphorismes distingués, comme celui-ci : « Le véritable anarchisme ne va pas sans un peu de discrétion ». Anti-gaulliste, anti-Pompidou, il s’y connaît, en anarchisme ; il aura d’ailleurs maille à partir avec le Ministère, à la suite d’un article hostile à la police paru dans Combat, dans une veine soixante-huitarde. Quelle époque ! Disparu en mars 2019 à la suite d’une maladie-éclair, Noguez, par le biais de ce livre à deux mains, ressuscite en vingtenaire. Ce qui nous autorise à l’appeler, façon retour vers le futur, le jeune homme le plus prometteur de la rentrée.

Livres Hebdo, 21 juin 2019

Deux garçons dans le vent

Par Laurent Lemire

 

Pendant dix ans, l'écrivain Dominique Noguez et l'historien Michel Taillefer, tous deux normaliens, ont correspondu dans une France qui changeait.

 

Les deux ne sont plus là. Michel Taillefer est mort en 2011, Dominique Noguez en mars dernier, juste après avoir relu les épreuves de cette correspondance inédite. Le premier était de Toulouse dont il deviendra l'un des grands historiens. Il fera sa carrière à l'université du Mirail. Le second, né en Normandie, vivait à Biarritz. Philosophe puis écrivain, il adoptera Paris, ses us, ses coutumes. Le premier était de Toulouse dont il deviendra l’un des grands historiens. Il fera sa carrière à l’université du Mi- rail. Le second, né en Normandie, vivait à Biarritz. Philosophe puis écrivain, il adoptera Paris, ses us, ses coutumes. La Sorbonne l’accueillera pour enseigner l’esthétique. Tous les deux furent normaliens, brillants sujets de l’élite républicaine. C’est rue d’Ulm qu’ils se sont connus puis appréciés au point d’entretenir une relation épistolaire durant dix ans, de 1963 à 1973.

 

Alors de quoi parle-t-on quand on a été copain de thurne dans la France gaulliste ? De tout, de rien, du temps qui passe, de la politique, des livres, des musiques et des films. On recherche les bonnes tables, on fouine dans les librairies, on fait la queue devant les cinémas. Dominique Noguez raille le style du général. Il observe un Ricœur « ébouriffé d’ennui » lors d’un concours avec des étudiants atones, se réjouit de la lecture de Ian Fleming et note en 1964 : « Notre jeunesse a changé : les combats révolutionnaires ne nous passionnent plus. » Quatre ans plus tard, en mai 1968, il est à Cannes où il organise avec d’autres ci- néphiles la suspension du festival. « Recevons appui inespéré de Truffaut, Lelouch, Godard arrivés le matin même. »

 

Michel Taillefer voyage beaucoup : Egypte, Grèce, Tchécoslovaquie, Espagne de Franco. Ce Pyrénéen observe Paris avec une distance prudente. Il rassure aussi son ami au moment des coups de cafard. C’est l’époque où l’on vénère Gide et où l’on se rend aux Décades de Cerisy comme à Lourdes. On discute les nouveaux Hitchcock – Noguez sera un expert du cinéma expérimental américain – et le nouveau roman.

 

Que nous révèle cette correspondance ? D’abord deux beaux esprits agités par les tourments de la jeunesse et une curiosité insatiable. Ces deux garçons dans le vent sont moins ballottés par celui de l’histoire que transportés par celui d’une époque où l’on passe des salles obscures aux brasseries, où l’on commente Théorème de Pasolini en je- tant un œil sur les filles ou sur les garçons en terrasse. Les téléphones ne ser- vaient pas à écrire et l’on s’envoyait des lettres. Pourtant les mentalités chan- geaient dans une France qui s’émanci- pait du carcan gaulliste pour entrer dans l’ère pompidolienne de la croissance et de la bagnole. En fait, quelque chose transparaît de cet échange, quelque chose d’aussi rare que l’amitié et d’aussi délicat que l’humour : le pétillement de l’intelligence.

Narrative nonfiction, enquêtes, essais, débats. La littérature du réel sous toutes ses formes.

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