Mark Greene

Comment construire une cathédrale

récit

collection Les Invraisemblables

96 pages, 12 euros

15 septembre 2016

 

 

 

 

 

REVUE DE PRESSE

En attendant Nadeau, 14 mars 2017

L'infinie ténacité d'une cathédrale

par Julia Peslier

 

Conçue sous Franco dans une époque vouée à la construction à tout va « sur la côte méditerranéenne. Costa Brava, Costa del Sol . […] Madrid, Barcelone […] Des quartiers de brique rouge s’étendent autour des vieux centres urbains », la cathédrale de Justo Gallego Martínez à la Mejorada se met « de ce point de vue à l’unisson » de cette pulsion bâtisseuse frénétique en même temps qu’elle en constitue la critique radicale. Mark Greene revient avec finesse sur cette étonnante fable du réel.

 

(...) La cathédrale nous défie et nous surplombe. Elle commence comme une maison, elle est plus qu’un bâti ou que le siège d’une fonction religieuse, ou même que leur addition, on ne sait pas très bien où elle se termine, elle est à peine habitable. Une idée de cathédrale davantage qu’une cathédrale. Elle fait tourner la tête, la renversant vers le haut comme vers le passé : nuque ployée en arrière, posture incommode, on peine à en embrasser l’entièreté, à en adoucir la grandiloquence, à en saisir le dessein. Tout en elle est excès et verticalité, semble-t-il : la durée pour la bâtir qui excède la vie d’un homme, les petites mains innombrables qu’il faut pour l’ériger, la complexité de son architecture visible et souterraine. On ne fait peut-être jamais que l’approcher, du regard comme de la pensée.

Rien pourtant de tout cela n’a eu de quoi effrayer ou rebuter le Madrilène Justo Gallego Martínez, quand, voyant son séjour au séminaire interrompu par la tuberculose, il promet, s’il guérit, d’ériger une cathédrale à Nuestra Señora del Pilar, lui qui n’est ni maçon, ni architecte, ni même riche, sinon d’un terrain agricole à Mejorada del Campo dans la banlieue madrilène. C’est-à-dire presque au milieu de nulle part, « un village au milieu des champs. Trois rues, une place centrale, des maisons d’un seul étage, une église dont les dimensions sont bien suffisantes pour accueillir la population ». Paradoxalement, au seuil de ce texte de commande proposé par ses éditeurs Sibylle Grimbert et Florent Georgesco [1], l’écrivain américain Mark Greene manifeste plus de perplexité délicate face à son drôle de sujet, dans son apparente simplicité, son évidence troublante. En un contrepoint à la fois inquiet et allègre, grave et léger, face à la foi inébranlable du bâtisseur de cathédrale, il questionne l’œuvre qu’on pose devant soi, la petite comme la grande, et la capacité à la faire tenir en un geste unique, total, réitéré, quotidien, à faire vie de cette œuvre, qu’elle soit de briques et de ciment, d’encre et de papier. À savoir y mettre un terme dans son inachèvement essentiel, fût-il suspendu dans l’échancrure du ciel ou de la page. Écrire ou bâtir, c’est égal, selon une affinité qui traverse tout le récit, entrelacs auquel vient s’ajouter le tressage par la langue espagnole, les images, les realia et les symboles qu’ils charrient. Les outils, les termes et le bleu de travail et du bâtiment (pico, pala, obrero, mono, constructoras), les compliments de rues piropo, les noms des hommes en armes de cette Espagne qui mijote sous le couvre-feu de la dictature et la mainmise de l’Opus Dei, soldats requeté serenos, policiers grises, les proverbes, De Madrid al cielo, la poésie enfin, par la voix d’Antonio Machado. (...)

La constance extrême du personnage déroute dans les temps modernes qui se sont succédé depuis ce premier coup de pioche. L’écrivain a à cœur d’en rappeler toutes les strates, par petites touches, mêlant avec finesse annotations sociologiques, contextualisations historiques, considérations philosophiques et politiques et évocations plus personnelles, comme s’il annotait son récit au moyen des souvenirs des années vécues en Espagne, qu’il a jusqu’ici tenues à l’écart de son œuvre. La ténacité de Justo le sidère au point qu’il ne peut l’énoncer que dans la répétition des faits, pierre d’achoppement pour l’esprit incrédule devant la prouesse tangible : « en 1961 il a décidé de construire une cathédrale et, depuis, il n’a rien fait d’autre. Il n’a fait que cela. Il est au travail tous les jours, fignolant, ciselant, grattant, quelque part à l’intérieur de son immense chantier, dans le ventre ou les poumons de son œuvre ». Quelque chose résiste là. Quelque chose qui fait qu’on a beau voir, on ne voit pas tout à fait. D’où la remise sur le métier de cet énoncé incompréhensible et tellement limpide, synthétique, d’une vie, que Mark Greene tisse dans ce non-traité de construction. Face à cette équation, on reste à notre tour comme planté au parvis de la cathédrale, ce moulin à vent inattendu que Justo s’est fait fort de bâtir à mains nues, avec des briques de bric et de broc, souvent irrégulières, déchets des entreprises locales qui s’en sont débarrassées à titre gracieux.

C’est là qu’est la véritable « cathédrale », la cathédrale (in)interrompue cette fois, métaphorique, littéraire, lacunaire et fragmentaire, celle qui nous importe tant dans le cheminement de la lecture et continue en nous, une fois le livre fermé, celle qui pourrait prendre la forme d’un enfermement à ciel ouvert – tel Justo condamné une nuit par accident à veiller en équilibre instable sur ses échafaudages – et qui cependant n’est autre qu’une immense demeure de pensée, faisant se remémorer le sentiment final du narrateur de Carver, qui dessinait à quatre mains une autre cathédrale intérieure pour la communiquer à Robert, l’aveugle. Une cathédrale qui n’est ni la masse, le volume, le monumental, ni l’harmonie, l’achevé, le parfait, ni même le lieu où l’office peut commencer. Infinitude logée au cœur de l’homme, dont la tâche est de vivre, jour après jour, c’est elle qui exige de l’écrivain comme du lecteur de s’arrêter un instant pour considérer sa vie et le temps, la durée longue plutôt que l’instantanéité et le temps réel, si confiscatoires de notre manière d’habiter le monde au présent, de prêter attention à la généalogie qui nous a portés à être ce que l’on est et à l’effort quotidien qu’on réalise pour s’efforcer d’être soi et pour s’arracher à elle. Elle qui permet que le récit parfois bifurque. On y croise le regard de Beckett, sa présence silencieuse et aigüe ; on entre dans le sous-texte généalogique, le portrait émouvant du père de l’auteur, photographe de l’Espagne de ces temps perdus, quand la modernité commençait à y pénétrer.

Fort de ses quatre-vingt-onze ans et de ses plus de cinquante ans de labeur, Justo peut bien contempler à présent la cathédrale promise. Il s’y refuse pourtant : « j’aime mieux que rien ne soit jamais fini. Comme ça, je peux y retourner ». Figure de la résistance aux modes et aux vicissitudes de l’histoire, il est de ceux qui n’ont jamais perdu de vue le principe le plus essentiel qu’ils s’étaient jadis donné ; il incarne au jour le jour et à contretemps de ses contemporains une idée plus vaste que lui-même, une foi. Ainsi, Mark Greene raconte comment ses tours surplombées de nids de cigognes pointent à la manière d’un doigt le ciel où volent les avions que Justo ne prendra jamais, incarnant deux postures face à l’ici et au maintenant, regard de la sédentarité humble sur le nomadisme mondialisé. Ailleurs, il souligne combien la cathédrale inflige un cinglant pied de nez aux constructions poussives et fantômes programmées en masse par les promoteurs immobiliers d’avant la crise, « villes nouvelles, ou plutôt […] banlieues nouvelles, produites pour la classe moyenne, livrées en tranches. Achevées trop vite, trop tôt, trop efficacement, puisqu’elles sont désespérément vides, en attente d’acheteurs qui ne se présentent pas ». Enfin, il s’inquiète : pourquoi l’homme jamais ne se repose (Goethe définissait ainsi l’homme dans son Faust)… À quelle fin retourner toujours sur le chantier de l’infinitude de la cathédrale ? « Toute ma vie j’ai cherché la vérité », lui confie le vieil homme. Mark Greene y trouve l’indice qui lui faisait défaut, il peut nommer à son tour ce que l’homme et son édifice, ensemble, désignent pour lui : « Qu’est-ce que la vérité ? Un mot me vient à l’esprit : durer. Tout ce qu’on sait de la vérité c’est qu’elle tient le coup. Elle résiste. C’est une pierre réfractaire, jetée dans le bain du temps. Nul ne sait à l’avance ce que contient la vérité. Ce qu’il y a à l’intérieur nul ne détient la vérité. Mais le temps choisit. Le temps passe, fait sa ronde. Il trie, rejette, pulvérise. Toute entreprise, toute vie d’homme rejetée par le temps se dessèche, s’effrite et tombe dans l’oubli. »

 

[1] Par les deux titres Comment construire une cathédrale de Mark Greene et Dissimulons ! de Noël Herpe, les deux éditeurs inaugurent une nouvelle collection, « Les invraisemblables », comme un « territoire d’histoires » qui veut ouvrir la littérature au réel dans ce qu’il a de plus étonnant et de marginal et gage que « la réalité n’a pas besoin de fictions pour être romanesque. Il suffit d’observer autour de soi, de partir à la rencontre des personnages grandioses ou absurdes, flamboyants, mystérieux, qui vivent parmi nous ».

La Nouvelle Quinzaine littéraire, 16 janvier 2017

Le chemin se fait en marchant

par Ella Balaert

 

Que faire de notre vie, à quelle cause, à quel saint la vouer, à quelle Œuvre consacrer nos travaux et nos jours ? Fils d’agriculteur, né en 1925, Justo Gallego, un ancien novice qui n’était ni architecte ni maçon, a choisi sa réponse un jour de 1961 : il bâtira une cathédrale de briques rouges à Mejorada del Campo. Cinquante ans plus tard, il aligne encore ses pierres. En espagnol, « obra » signifie à la fois « chantier » et « Œuvre », et si le mot, accolé à l’aventure de toute une vie, paraît « grandiloquent », il résume fort bien l’ambition de Justo Gallego. Mark Greene rend hommage dans ce livre deux fois inspiré – par la foi du bâtisseur, par la passion de l’écrivain – à cet acte génialement fou, obstiné, démesuré, invraisemblable, quelque part entre l’entreprise du facteur Cheval et le combat de Don Quichotte contre les moulins.

 

Lesquels moulins ne tournent d’ailleurs pas très loin de la cathédrale de Justo, dans les champs de la Mancha voisine. Le maître de Sancho Panza dévorait des livres de chevalerie : Justo se nourrit de lectures sur les châteaux. Seul il apprend, et il bâtit seul. Jour après jour, pierre après pierre, en dormant peu, en se levant très tôt pour aller charrier dans une carrière proche les pierres difformes, tordues, mal cuites, qu’on accepte de lui céder. On ne sait pas grand-chose de sa vie en dehors de ce projet. Mark Greene ne cherche pas à livrer une biographie complète de cet homme : il témoigne à travers lui de ce dont est capable l’Homme. C’est-à-dire avancer sans faillir, sans faiblir, en individu à jamais libre. Déjà lors de son noviciat, qu’il y eût des règles ne lui convenait pas. Cet arpenteur têtu est encore plus obstiné que le K. du Château de Kafka, sauf que lui, rien ne l’arrête et surtout pas l’Administration ! « Il n’y avait pas de temps à perdre. Il fallait s’y mettre, un point c’est tout. » (...) Ce « bougre » de paysan lit les mystiques, notamment Maria de Jesús de Agreda, et se nourrit de leur pensée plus que des fruits terrestres. Chaque jour qui se lève depuis le 12 octobre 1961, le voit travailler, lire, penser, ruminer, retourner « sans fin » à la obra : chantier (concret, physique) et Œuvre (son Idée, métaphysique). Il y a du surhumain dans ce petit homme-là et une telle constance dans l’effort forcerait l’admiration de n’importe qui. Le temps peut passer, l’Espagne peut se transformer, se remettre des guerres et du franquisme, s’ouvrir au tourisme et à la Modernité, ses télévisions, ses avions, ses publicités pour Coca-Cola, ses immeubles froids et vides qui ne dureront pas : Justo, lui, ne change pas, ne varie pas de route, n’offre aucune prise au temps. Peut-être a-t-il quelques dents en moins, quelques douleurs en plus. Mais il ne renonce pas à avancer vers son but.

Et c’est précisément ce point qui fascine Mark Greene. « Justo s’avance, donne l’exemple. Il se tient droit, la tête haute, fidèle à lui-même. Il n’a pas renoncé. Il a accepté l’idée de l’œuvre, d’habiter l’œuvre... Il a choisi d’écrire avec des briques. » L’histoire de Justo arrive à point nommé dans la vie de Mark Greene, par une commande de ses éditeurs. Il a déjà écrit plusieurs livres, mais il traverse une période de doutes. Il se sent prêt à renoncer, comme son propre père avait cessé la photographie d’art pour s’atteler à des tâches promettant aux siens une vie plus confortable. Justo lui indique la route à suivre : avancer vers l’œuvre. Mais regarder devant soi n’implique pas d’oublier ce qu’on laisse derrière soi, au contraire. La mère de Justo l’a encouragé toute sa vie : l’ombre du père accompagne Mark Greene. Grâce à Justo, en écrivant ce livre, le fils a « peut-être, poursuivi le travail de (s)on père ». Grâce à Justo, l’auteur revient aussi à ses racines, cette Espagne où il a passé ses dix-huit premières années, mais dont, curieusement, il n’avait jamais nourri son travail. Même écrire le mot « Espagne » le gênait. Écrire ce livre lui permet de renouer avec ce qui est beaucoup plus qu’une « mine narrative » ou « un argument » médiatique ou commercial de ses éditeurs mais véritablement une part obscure de lui-même. Grâce à Justo enfin, et comme lui, il assume de faire partie « des bizarres, des tordus, des fondus » .

Il n’y a plus qu’à avancer. L’œuvre d’une vie est « un pays sans fin ». Ils auront beau empiler l’un ses pierres et l’autre ses phrases, ni La Cathédrale ni Le Livre ne s’achèveront vraiment . Mais cela importe peu. Ce qui n’a pas de fin n’est pas dépourvu de sens. L’essentiel n’est pas « de rallier un point A à un point B. Mais « de se lever et , en inclinant le buste en avant, de sorte que la jambe s’avance pour nous éviter de tomber, de commencer à marcher. » 

Le Monde des livres, 15 décembre 2016

Un bâtisseur solitaire

par Violaine Morin

 

Justo est un homme solitaire, un rien buté. Il est de ces hommes qui « ne se fatiguent jamais ». Depuis 1961, Justo construit une cathédrale, Notre-Dame du Pilar, à Mejorada, dans la région de la Mancha, en Espagne. Quelle folie anime Justo ? Pourquoi continuer, seul, à faire grandir brique par brique cet édifice branlant, dangereux, bâti sans permis de construire ? Le monument se découpe dans le paysage bétonné d’une ­Espagne modernisée trop vite, où « l’utile » des lotissements a défiguré les plaines. Justo, lui, est resté hors du monde, il a construit un bâtiment qui ne sert à rien (...). Et pourtant, on ne peut s’empêcher de penser, en refermant l’ouvrage, que Justo a raison et que le reste du monde a tort. Car Mark Greene explore ce projet sans fin avec une grande finesse, sans chercher à en percer le mystère, simplement pour en explorer les différentes pistes et se nourrir d’un exemple de résistance et de résilience. Sous sa plume, cette cathédrale, dont la construction s’étire indéfiniment, devient une incarnation moderne du geste poétique, résolument inutile et gratuit.

Le Point, 1er décembre 2016

Don Quichotte architecte

par Sophie Pujas

 

Il est visionnaire ou cinglé - et sans doute un peu des deux. Depuis plus de cinquante ans, Justo Gallego Martinez construit une cathédrale près de Madrid. (...) L'écrivain Mark Greene a rencontré ce Facteur Cheval ibérique et lui consacre un récit passionnant. Sans ironie ni glorification inutile, il questionne l'étrangeté radicale d'un homme qui s'est tout entier consacré à son utopie, en marge d'une société où l'utile et le consommable sont rois. Ce texte fascinant inaugure chez Plein Jour une collection consacrée aux "Invraisemblables" : des être réels aux histoires plus étonnantes que les plus folles fictions. Prometteur.

L'Humanité, 17 novembre 2016

Don Quichotte et la cathédrale

par Sophie Joubert

 

Justo Gallego est un Don Quichotte moderne. Depuis 1961, il construit seul et sans plan, sans aucune notion d’architecture, une cathédrale. (...) La construction ne s’achèvera jamais, selon le souhait de Justo, qui, tel un stylite, est un soir resté coincé sur le toit de son chef-d’œuvre. C’est en tout cas ce qu’imagine Mark Greene dans ce texte très personnel qui inaugure « Les Invraisemblables », la nouvelle collection des éditions Plein Jour, dirigées par Sibylle Grimbert et Florent Georgesco. Convaincus de la puissance romanesque du réel, ces éditeurs de non-fiction proposent à des auteurs de s’emparer de matériaux réels pour faire de la littérature. Franco-Américain né en Espagne, Mark Greene est retourné sur les traces de son enfance pour rencontrer l’ombrageux Justo Gallego. Comment construire une cathédrale est un corps-à-corps entre deux hommes que tout oppose mais qui partagent la même conviction : il n’y a pas de but, seul importe le chemin.

Le Figaro littéraire, 3 novembre 2016

Jubilations vers le ciel

par Sébastien Lapaque

 

"L'Espagne était vierge, profonde, ancestrale, à la fois opaque et lumineuse" : dans un récit d'une centaine de pages d'une incroyable densité poétique et spirituelle - avec ce qu'il faut d'esprit critique et de lucidité politique sur les misères de notre temps -, l'écrivain franco-américain Mark Greene se souvient de l'antique Hispanidad, la civilisation à son couchant qui l'a vu naître en 1963. "C'était une Espagne de pierre, figée dans son temps, assez impressionnante pour un enfant." Façon de réincarnation contemporaine de Don Quichotte, un homme a motivé ces retrouvailles inattendues avec la patrie de la "Chevalerie du divin", l'Espagne éternelle d'Ignace de Loyola, Thérèse d'Avila et Jean de la Croix.

Depuis plus de cinquante ans, Justo Gallego, façon de Facteur Cheval coiffé d'un béret rouge de requeté, fait monter vers le ciel une cathédrale à Mejorada del Campo, dans la banlieue est de Madrid. Sans soutien, sans argent ni aucune connaissance en maçonnerie ou en architecture.

(...) Authentique !... Les curieux, espèce à laquelle appartiennent tant de mes lecteurs, se feront un devoir d'aller le vérifier sur Internet.

Mais Mark Greene, écrivain de race qui écrit dans un français splendide, nous offre mieux qu'une notice Wikipedia avec ce petit livre dont l'élégance est celle du cœur : une méditation profonde sur le monde et la vie, l'utilité et l'inutilité de nos entreprises. À Mejorada del Campo, il a rencontré un homme de quatre-vingt-dix ans habité par une foi d'enfant, indifférent à l'incrédulité de ses contemporains médusés par la souveraineté de son allure et l'orgueil de son geste bâtisseur. "Il se porte comme un charme. Il n'aime guère le monde, mais le monde ne l'atteint pas." Car Justo a trouvé le salut dans la fuite.

Quand il ne travaille pas à l'intérieur du chantier de sa cathédrale admirable et hors la loi dont l'évêque du diocèse d'Alcala de Henares ne sait que faire - bousculé par cette manifestation trop visible de sainteté -, Justo Gallego lit les auteurs du Siècle d'or.

Comme eux, c'est la perception de l'écart intolérable entre l'énormité de son désir et la petitesse de la réalité qui l'a poussé vers la voie mystique. "Il faut lire (...) pour trouver la vérité. Il faut être en quête de vérité. Les gens oublient ce qu'ils lisent. Toute ma vie j'ai cherché la vérité. Rien d'autre ne m'a jamais intéressé. Chercher la vérité !"

La vérité, dit-il ? Ce qui dure quand le mensonge fait semblant de durer.

Sud-Ouest, 30 octobre 2016

Le chantier sans fin

par Alexandre Fillon

 

Dans la foulée de son récent 45 tours (Rivages), beau roman dont la mélodie est restée gravée dans la mémoire de ses lecteurs, Mark Greene revient en librairie avec un intrigant récit, Comment construire une cathédrale. De père américain et de mère française, l'écrivain a vu le jour en Espagne, où il a vécu jusqu'à l'âge de 18 ans. Il explique ici de quelle manière il en est venu à se pencher sur la singulière entreprise du dénommé Justo Gallego, ce vieil homme qui, depuis plus de cinquante ans, bâtit seul et de ses propres mains une cathédrale à Mejorada del Campo, dans la banlieue de Madrid. Un vaste chantier sans fin, sans autorisation ni plan. (...)

Mark Greene s'est rendu sur les lieux et a rencontré à plusieurs reprises Gallego. L'ancien novice lui explique qu'il faut lire pour trouver la vérité. L'auteur du Ciel antérieur (Seuil, 2013) profite de son enquête pour laisser remonter les souvenirs. Pour évoquer son géniteur ou le Madrid d'antan. S'interroger sur la vérité et le renoncement.

On retrouve dans ce mince et dense volume tout ce qui fait le charme de ses romans et nouvelles. Une même musique. Un indentique goût pour le mystère.

La Croix, 13 octobre 2016

Don Quijote de la catedral

par Sabine Audrerie

 

L’histoire de l’autodidacte Justo Gallego a inspiré à Mark Greene un tendre et subtil récit doublement biographique.

 

Chacun connaît la Sagrada Familia de Gaudí à Barcelone, projet monstre du modernisme catalan ; on connaît moins la cathédrale Nuestra Señora del Pilar, elle aussi inachevée, à Mejorada, dans la région de la Mancha chère à Cervantès, construite depuis cinquante-cinq ans par un homme seul de ses propres mains.

Né en 1925, fils d’un agriculteur mort lorsqu’il avait 9 ans, expulsé du monastère où il était novice après avoir contracté la tuberculose, Justo Gallego s’attela à ce projet fou conçu comme un ex-voto suite à sa guérison.

(...) L’auteur a composé son touchant portrait, entrelaçant avec humilité sa propre trajectoire à ce récit. Des éléments autobiographiques méconnus des lecteurs du styliste Mark Greene, que ses antihéros et sa subtilité de plume ont parfois fait comparer à Emmanuel Bove, autre déraciné ayant tenté d’exorciser le passé et la peur de l’insignifiance par l’écriture.

Fils d’un photographe américain et d’une Française installée à Madrid, Mark Greene vécut dans la langue espagnole jusqu’à ses 18 ans ; une enfance où se mêlaient franquisme, tradition ancestrale et modernité économique surgissant dans le tourisme et l’immobilier.

Justo, lui, est ailleurs. Depuis 1961, sa cathédrale – projet de foi à plusieurs titres – n’est pas la recherche d’un triomphe, mais un chemin de création. L’auteur ne fait pas autre chose, pétrissant la glaise de son écriture. Le parallèle, dressé d’emblée, a toute pertinence : Justo, comme l’écrivain, avance seul et sans plan : « Il construit pour rien. Sans espoir de profit. Et pour personne, sinon pour Dieu et de très hypothétiques fidèles. »

On pense à Samuel Beckett – que Mark Greene évoque en une anecdote au cœur du récit –, et son écriture de l’exténuation, conjurée par un mot itératif, « encore » : « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore »… À Justo Gallego importe non d’achever son projet, mais de le poursuivre, que rien ne soit jamais fini.

Les scènes sont fortes, concrètes, incarnées, comme cette nuit de prière improvisée au sommet d’une coupole latérale, non loin des cigognes qui habitent les tours. Son but véritable ? Ce drôle de sage le confiera à son visiteur : la quête de vérité. « Tout ce qu’on sait de la vérité, conclut Mark Greene, touché, c’est qu’elle tient le coup. Elle résiste. c’est une pierre réfractaire jetée dans le bain du temps. »

RCF, 13 octobre 2016

Le livre du jour

par Sabine Audrerie

 

À écouter ici.

L'Obs, 6 octobre 2016

Comment construire une cathédrale

par Grégoire Leménager

 

"La réalité n'a pas besoin de fictions pour être romanesque", affirme la collection "Les Invraisemblables". CQFD avec ce récit consacré à Justo Gallego, "un vieil homme qui, depuis plus de cinquante ans, construit une cathédrale dans la grande banlieue de Madrid", tout seul. Mark Greene a visité ce bâtiment "hors la loi", et rencontré le Don Quichotte mécontemporain qui, "toute sa vie", a "cherché la vérité" en entassant des briques. Avec souplesse et subtilité, son livre fait apparaître sous nos yeux la cathédrale "altière et absurde". Et on se dit, comme Cyrano, que "c'est bien plus beau lorsque c'est inutile".

Causeur, 1er octobre 2016

Les bâtisseurs de cathédrales

par Marie Céhère

 

Mark Greene est né en Espagne, y a passé les dix-huit premières années de sa vie, appris sa première langue, et n’a jamais écrit dessus. L’Espagne, admet-il, demeurait un inaccessible objet littéraire. Il y a de quoi s’en étonner. Mark Greene est rompu à l’écriture des profondeurs, aux confessions inavouables. Il dit facilement ce qui ne se dit pas. Mais pour parler des origines, remonter à la surface, la machine s’enraye.

Jusqu’à ce que les éditions Plein Jour décident de lancer la collection « Les Invraisemblables », étrennée cet automne par Mark Greene et Noël Herpe.

Sous prétexte de conter l’histoire de Justo Gallego, un nonagénaire bâtisseur de cathédrale amateur à Mejorada del Campo, cet étrange texte ouvre la voie pour un voyage dans le temps et l’Espagne des décennies soixante et soixante-dix, de la Movida, de la fin du franquisme et du début de la bétonnisation des côtes. Une livraison plus intime que jamais, dans laquelle Mark Greene et le « je » du récit ne font qu’un. (...)

Écrire et bâtir reviennent au même pour Mark Greene: à espérer trouver une autre pierre, une autre phrase, puis une autre, et encore une autre, à ajouter à l’édifice, jusqu’à ce que celui-ci prenne forme.

Si l’on n’a pas de plan, c’est que l’on ne terminera jamais son ouvrage. Justo Gallego construit sa cathédrale pour rien. Il le sait, le revendique, c’est sa signature. « Il est l’inverse d’un agité contemporain, de ces individus qui se déplacent sans cesse et, en fin de compte, ne font rien. »

L’oeuvre de Justo (« oeuvre » et « chantier » se disent indifféremment « obra » en espagnol) est conçue pour n’être ni achevée, ni utilisée. C’est une oeuvre pour rien, « un aéroport de cigognes » note le romancier qui voit en Gallego son reflet: « Il a choisi d’écrire avec des briques. »

Cette cathédrale, comme ce petit ouvrage, ne sont pas des plaidoyers pour l’immobilisme ni le décadentisme, ils n’ont rien de nihiliste ou de la décroissance à la mode. Au contraire, Comment construire une cathédrale est un manuel d’architecture égotique. Il apprend à marcher, c’est-à-dire prendre le risque de pencher en avant le buste, puis d’avancer la jambe pour le retenir, et ainsi de suite. Comment se construire, se reconstruire, se trouver et se perdre dans les détails, se voir partout, faire du monde non le classement général d’une compétition globale mais son chez-soi. Pour rien d’autre que soi.

Le Canard enchaîné, 28 septembre 2016

Comment construire une cathédrale

par Frédéric Pagès

 

Depuis plus de cinquante ans, Justo Gallego Martinez construit une cathédrale. Tout seul. Ce Facteur Cheval version architecte, âgé aujourd'hui de 90 ans, a traversé, impavide, la guerre civile, le franquisme, la Movida. "Il n'aime guère le monde mais le monde ne l'atteint pas, le monde n'a pas le bras assez long", écrit le romancier Mark Greene, qui se fait ici le documentariste admiratif de ce paysan génial qui n'a rien fait d'autre dans la vie que construire sa cathédrale. (...) Un contemplatif à la truelle !

Aujourd'hui, on accourt des cinq continents pour admirer cette construction "altière et absurde". Qui l'a commandée ? "Un homme s'isole, se met en retrait, suit une route singulière et, ce faisant, il crée un appel d'air", commente Mark Greene, qui voit dans ce Justo Gallego ce qu'il aurait voulu être : un homme qui réalise son œuvre, jour après jour, sans se poser trop de questions, animé d'une foi sans faille. Le contraire d'un écrivain torturé, de Greene lui-même, "cosmopolite, né d'un père new-yorkais et d'une mère française vivant à Paris, à cheval entre plusieurs mondes, si composite, si peu déterminé". Le maçon-architecte, lui, "a choisi d'écrire avec des briques".

Plus fort que Don Quichotte !

ArtPress, octobre 2016

Comment construire une cathédrale

par Jean-Philippe Rossignol

 

Le 12 octobre 1961, en périphérie de Madrid, un homme se lance seul dans une entreprise démesurée. Bâtir une cathédrale. Cinquante mètres de long pour trente mètres de haut. Sur l'avenue principale de Mejorada del Campo, Justo Gallego, né en 1925 et toujours vivant, échafaude, cimente, troue, soude, manie la pelle et le tracteur. (...)

Comment construire une cathédrale, le beau récit que Mark Greene consacre, dans la nouvelle collection des "Invraisemblables", à cet Espagnol obstiné, ce Don Quichotte aux allures mi-médiévales mi-clownesques, relate la trajectoire d'un homme qui a débuté son labeur à la gloire du Créateur sans jamais avoir été maçon ou architecte et qui, pour enfoncer le clou, s'est attelé sans permis de construire à sa réalisation titanesque. "Sans plan, c'est-à-dire sans fin." Parallèlement au destin de Justo Gallego, c'est la première fois que Mark-Greene, Franco-Américain né à Madrid en 1963, évoque ses origines espagnoles. À la frontière du portrait et de l'autoportrait, l'auteur décrit sa rencontre avec le bâtisseur silencieux, ses doutes quant à l'art, la tentation de renoncer, la foi dans ce qu'on élabore, la recherche de la vérité quitte à connaître l'inconfort, le ciel et les cyprès autour du chantier inachevé. Gallego, l'homme qui n'abandonna pas son rêve, suivant le poème d'Antonio Machado : (...) "Toi qui marches, il n'y a pas de chemin, / Le chemin se fait en marchant."

Mots de libraires, septembre 2016

"On ne fait que des miracles ! C'est le cas de le dire, après la lecture de cette histoire absurde, héroïque, magnifique."

Matteo Cavanna, Librairie Gallimard, Paris

 

"Quand Mark Greene s'empare de l'histoire de Justo Gallego, Don Quichotte moderne, bâtisseur fou de cathédrale à Madrid, c'est la réalité qui, comme par magie, devient plus folle que la fiction.

Un petit texte d'une grande puissance !"

Émilie Pautus, La Manœuvre, Paris

 

"C'est court, mais très intense, avec de superbes pages sur le père de l'auteur et sur Justo Gallego. Quant à la fin, elle est tout simplement somptueuse. Un livre magnifique."
Vincent Ladoucette, Privat, Toulouse
 
"L'histoire poétique et singulière d'un constructeur de cathédrale, que l'auteur met en lumière grâce à sa relation personnelle à l'Espagne. Un beau texte à découvrir !"
Marion, Mémoire 7, Clamart
 
"Mark Greene nous explique comment ce personnage haut en couleurs l'a fasciné, et nous transmet son attachement. Une belle découverte."
Magali Le Moullec, Durance, Nantes
 
"Un régal !"
Aurélie Garreau, Le Monte-en-l'air, Paris
 
"Ce livre est une magnifique rencontre entre un auteur et son sujet : Justo Gallego. Un homme fascinant de 90 ans qui construit une cathédrale, seul, sans connaissance, sans plan. Un 'invraisemblable', un Don Quichotte des temps modernes, un symbole de lutte contre la peur. Une rencontre et des retrouvailles avec son Espagne qui font un écho émouvant dans la vie de Mark Greene."
François Groff, Le Livre et la Tortue, Issy-les-Moulineaux

Viabooks, 21 septembre 2016

Mark Greene et la cathédrale sans fin de Justo Gallego

propos recueillis par Olivia Phelip

 

L'histoire de Justo Gallego qui, depuis plus de cinquante ans, construit, seul, une cathédrale dans la banlieue de Madrid. Un projet surréaliste, qui a attiré Mark Greene dans son écriture. Une rencontre exceptionnelle entre un romancier et un héros pas comme les autres. Comment construire une cathédrale, qui fait partie de la collection Les Invraisemblables des éditions Plein Jour, a été sélectionné sur la liste du prix Wepler-La Poste. Mark Greene nous confie devant l'emblématique cathédrale de Notre-Dame à Paris la grande histoire de ce Don Quichotte des Temps modernes.

 

Viabooks :  Qui est Justo Gallego ?

Mark Greene : Justo est un vieil Espagnol qui a aujourd'hui 90 ans. Il est né dans la banlieue de Madrid, il a décidé il y a 55 ans de construire une cathédrale. Il a été d'abord dans un monastère et il est tombé malade de la tuberculose. Pour cette cause il n'a pas pu rester dans le monastère, il a été, en partie, expulsé. Par la suite, il a décidé de se lancer dans le projet fou de construire une cathédrale dans un petit terrain qui appartenait à sa famille. Il n'avait aucune notion d'architecture, il a juste lu des livres parlant de construction de cathédrale ou de château fort. (...)

 

Vous avez vécu à Madrid. Est-ce un lien qui vous unit à Justo ?

M. G. : Effectivement, je suis né à Madrid. Justo est un personnage de la "vieille Espagne". C'est quelqu'un qui appartient à un monde révolu aujourd'hui. En parlant de lui, c'est aussi une façon de parler de cette "vieille Espagne" que j'ai un peu connue mais qui n'existe plus. Aujourd'hui, l'Espagne est un pays moderne.

 

Vous dites, dans votre livre : "Il y a les écrivains des plans et les écrivains des phrases." Est-ce la jonction entre l'histoire et vous ?

M. G. : Une des particularités de Justo, c'est qu'il s'est lancé dans un projet énorme, immense pour un homme seul sans même avoir défini de plan ni même quand ça allait se terminer. D'ailleurs, la cathédrale ne se terminera jamais, elle est interminable et infinie. C'est un sujet qui m'a beaucoup frappé car aujourd'hui on a tendance à suivre des choses déjà établies à l'avance avec des limites bien définies... Là, c'est l'inverse.

 

Quelle est la relation entre le plan, ou l'absence de plan, et l'écriture ?

M. G. : Il y a des livres, des projets littéraires, des romans pour lesquels l'auteur a déjà établi un but bien précis. C'est souvent le cas avec des thrillers par exemple et même pour certains romans d'aventure, où l'on sait très bien comment l'histoire va se dérouler, les différentes étapes et ensuite en quelque sorte "remplir les cases". Puis, il y a d'autres projets, plus fous, plus absurdes où on se lance sans savoir la conclusion du livre. C'est une aventure !

 

L'auteur est-il dépassé par son oeuvre ?

M. G. : Le propre de l'oeuvre est justement de dépasser l'auteur. Si on pouvait définir "l'oeuvre" d'une certaine manière, ce serait par la durée. C'est quelque chose qui dure et dépasse l'auteur qui a beaucoup investi... Tous les artistes et écrivains espèrent que l'oeuvre soit plus forte qu'eux, autant dans le temps que dans la portée. (...)

 

 

Version vidéo de l'entretien :

Marie-France, 19 septembre 2016

Mieux qu'un château en Espagne

par Valérie Rodrigue

 

Ce livre, c’est le pari fou d’un homme qui construit une cathédrale tout seul, avec ses mains et sa foi. Ce récit de Mark Greene est sélectionné pour le prix Wepler, tandis que 45 tours (Rivages), son dernier roman, figure sur la liste du prix Jean Freustié.

 

(...) L’écrivain Mark Greene, dont le précédent livre, 45 tours, met en scène l’amitié et le disco, s’attache ici à la notion de fraternité, celle qui va le lier à ce bâtisseur allumé qu’est Justo et qu’il va rencontrer pour mieux les raconter, lui et sa curieuse vocation. Justo est maçon, pas architecte. Lorsqu’il s’est mis en tête de construire une cathédrale, il n’avait pas de plan, pas de méthode, juste une pelle, une pioche, un terrain.

Il en va des artistes comme des écrivains, certains se mettent au travail en suivant un plan rigoureux, d’autres avancent à l’intuition, remuent le fond des eaux et font remonter les phrases comme ça. Il en va du travail d’écrivain comme de la construction d’une cathédrale, parfois une vie n’y suffit pas. Quand il ne travaille pas de ses mains, Justo lit énormément. L’Ancien et le Nouveau Testament, les grands mystiques espagnols du XVIe siècle.

Lorsqu’il a donné le premier coup de pioche, le 12 octobre 1961, Franco était encore au pouvoir, les touristes commençaient à venir, attirés par la corrida et la fiesta. À cette époque, on commence à construire à tour de bras sur la côte méditerranéenne. Pendant ce temps, Justo, lui, construit à mains nues, sans en attendre autre chose que le plaisir de construire et de dédier sa vie à ce projet plus grand que lui, « je t’aime jusqu’au ciel » disent les enfants. Justo a toujours cette fraîcheur, même à l’âge de quatre vingt dix ans.

BibliObs, 7 septembre 2016

Prix Wepler 2016 : les 13 romans sélectionnés

 

Les lauréats seront connus, récompensés et applaudis le 14 novembre.

 

Ce mardi 6 septembre, les oreilles ont dû siffler chez pas mal d’écrivains. A l’heure où la France déjeune, les membres de l’Académie Goncourt dégainaient leur première sélection chez Drouant, pendant que leurs homologues du Renaudot établissaient eux aussi leurs propres listes.

Un peu plus tard, à l’heure où la France dîne, se brosse les dents puis s’endort, c’était au tour des jurés du prix Wepler de se réunir, dans une zone secrète de la brasserie parisienne éponyme, pour retenir une douzaine de livres susceptibles de remporter le trophée Wepler-Fondation La Poste le 14 novembre prochain.

Au terme de longues discussions, ils ont fait comme les ostréiculteurs. Ils ont généreusement compté treize à la douzaine, en cherchant comme le veut la tradition du Wepler à encourager des romans dont les qualités littéraires sortent de l’ordinaire.

 

Tropique de la violence, par Nathacha Appanah (Gallimard)

♦ Histoire du lion Personne, par Stéphane Audeguy (Seuil)

♦ Vie prolongée d’Arthur Rimbaud, par Thierry Beinstingel (Fayard)

♦ Déserteur, par Boris Bergmann (Calmann-Lévy)

♦ Retour à Ostende, par Benoît Damon (Champ Vallon)

♦ Règne animal, par Jean-Baptiste Del Amo (Gallimard)

♦ Comment construire une cathédrale, par Mark Greene (Plein Jour)

♦ Le Garçon, par Marcus Malte (Zulma)

♦ Légende, par Sylvain Prudhomme (l’Arbalète)

♦ La Main de Tristan, par Olivier Steiner (Les Busclats)

♦ Les Etats et empires du lotissement grand siècle : archéologie d'une utopie, par Fanny Taillandier (P.U.F.)

♦ La Légende, par Philippe Vasset (Fayard)

♦ Anguille sous roche, par Ali Zamir (Le Tripode)

 

C'est la 19e édition du prix Wepler-Fondation La Poste. Son lauréat sera connu et récompensé, dans la chaude ambiance de la brasserie Wepler, place de Clichy, le lundi 14 novembre. Il ne sera pas la seule vedette de la soirée. Une mention spéciale sera également décernée à l’un des treize auteurs sélectionnés, pour le féliciter d’avoir osé écrire un livre «marqué par un excès ou une singularité». (...)

L'Internationale interstiCielle, 7 septembre 2016

Comment construire une cathédrale

 

Les Invraisemblables. C’est dans cette nouvelle collection des éditions Plein Jour que sort le livre de Mark Greene centré sur Justo Gallego Martinez, bâtisseur solitaire (ou presque), d’une chimère de briques qu’il n’achèvera jamais. Comment construire une cathédrale. Sous cette apparence  de guide pratique au titre prometteur, l’ouvrage de l’écrivain franco-américain remonte aux débuts d’une entreprise irraisonnée et hors du temps.

Quand Justo, moine-paysan de la région de Madrid, décida il y a soixante ans d’édifier sur son champ ce qui allait devenir le plus grand work in progress d’Espagne après la Sagrada Familia.

Il n’y avait alors aucun Gaudi pour les nuls. Justo, sans plan, sans expérience d’architecte ou de maçon dut tout apprendre par lui-même et par des lectures disparates. Au fur et à mesure qu’il réalisait son œuvre. On sait cela. La toile est pleine des exploits don quichottesques de ce personnage à la poursuite obstinée de son idée.

Le livre de Greene nous apporte bien autre chose que ces faits curieux dont se contentent souvent ceux qui considèrent la vie et l’œuvre des autodidactes inspirés comme un palliatif  à leur imagination défaillante. Précisément parce que l’auteur n’hésite pas à parler de lui ou de son père photographe qui renonça à la photographie. Passés par le filtre de sa sensibilité et de son histoire, l’œuvre et le destin de Justo Gallego nous deviennent plus intelligibles. (...)

La portée de ce livre d’une densité multiforme malgré sa petite centaine de pages, tient surtout au parallèle qu’il esquisse entre la construction de Gallego et l’écriture de Greene. Habilement, sans fausse humilité ni outrecuidance, Greene règle son pas sur le sujet de son étude. Ne demandant pas plus à la création que ce que Gallego lui a demandé : avancer, avancer toujours.

Une brique, une phrase, en appelant une autre. En cette rentrée littéraire 2016 où la tendance est au  « cosmopolitisme », il est réconfortant de rencontrer un écrivain comme Mark Greene, né à Madrid et hispanisant, qui ne craint pas de dire : « Je ne voyage presque pas (…) ». Cela nous rappelle le Levi-Strauss de Tristes tropiques qui se désolidarisait des explorateurs. (...)

Affleure dans le texte de Greene une structure picaresque dont les morceaux de bravoure sont le voyage avorté de Justo à Jérusalem et l’émouvant chapitre où Justo en équilibre précaire sur un échafaudage passe toute une nuit à attendre le secours d’Angel (son auxiliaire).

Une façon très efficace de suspendre le lecteur au fil de ce récit.

Narrative nonfiction, enquêtes, essais, débats. La littérature du réel sous toutes ses formes.

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