Omer Bartov

 

ANATOMIE D'UN GÉNOCIDE

VIE ET MORT DANS LA VILLE DE BUCZACZ

448 pages, 25 euros

15 janvier 2021

 

 

 

 

 

REVUE DE PRESSE

Philosophie Magazine, 22 janvier 2021

Histoire d'une dislocation

 

Comment une paisible petite bourgade d’Ukraine occidentale s’est-elle transformée en vaste charnier, où la totalité de la population juive a été assassinée ? Avec Anatomie d'un génocide, l’historien américain d’origine israélienne Omer Bartov a compilé des milliers d’archives pour tenter de comprendre comment des communautés en paix les unes avec les autres se sont éloignées avant l’explosion de la violence criminelle. Un chef-d’œuvre.

 

"Au temps où ma mère y vivait, cela avait été une pittoresque petite ville, et c’est ainsi qu’elle s’en souvenait", écrit Omer Bartov. Buczacz (Boutchatch selon l’orthographe ukrainienne) est située en Galicie orientale. Tantôt polonaise, tantôt austro-hongroise puis ukrainienne, son destin fut celui d’un carrefour de peuples et de communautés culturelles. La fondation de la ville, à la fin du Moyen Âge, associe d’emblée les colons polonais à une communauté juive venue s’installer sous la protection de l’aristocratie locale. En toile de fond vivent les ruthènes, chrétiens de rite orthodoxe grec ou catholique, qui forment la population la plus ancienne et la plus pauvre. Pendant des siècles, ce patchwork citadin et rural traverse de façon plus ou moins paisible les conflits frontaliers entre grandes puissances européennes.

Entre les deux guerres mondiales cependant, les déchirures s’aggravent. Plus ouverte au reste du monde - qu’il s’agisse des Slaves ou des Juifs -, chaque communauté tend, localement, à s’éloigner de sa voisine. Un début d’internationalisation a pour effet de disloquer le tissu quotidien qui unit les voisins de langues et de religions différentes. L’identité locale s’efface au profit d’un sentiment d’appartenance à une plus vaste et lointaine communauté. Telle est la valeur du travail d’Omer Bartov : il ne cesse de faire interagir le microcosme et le macrocosme, de lier les motivations intimes à des phénomènes de masse. Il parvient, à force de détails et de perspective, à nous faire saisir l’ambivalence de ses objets historiques. Ainsi, le nationalisme apparaît-il simultanément comme un mouvement d’émancipation et un vecteur d’instruction, mais aussi comme un poison aux effets rapidement délétères. Le conflit entre Polonais et Ruthènes ukrainiens s’envenime et devient le terreau d’un nouvel antisémitisme. 

En juillet 1941, lorsque les Allemands entrent à Buczacz, les Ukrainiens organisent aussitôt un vaste pogrom. Les nazis prennent le relai et organisent plusieurs vagues de déportations. Lorsque les Soviétiques libèrent la ville en 1941, il y a cent survivants sur dix mille personnes. La communauté juive de Buczacz ne s’est jamais reconstituée. Toutes les communautés non-juives sont impliquées dans cette destruction.

Cet épisode de la Shoah s’enracine dans une dislocation sociale à l’échelle presque moléculaire. Voisins, amis, membres de la même famille deviennent d’irréductibles ennemis. À Buczacz, comme en bien d’autres lieux, le nettoyage ethnique n’est pas le fait d’une politique autoritaire et centralisée, mais d’un crescendo à bas bruit où se multiplient les vexations, les abus et les violences larvées. Épris de tranquillité et de vie de famille, les bourreaux se déchaînent de façon sporadique, pour revenir à ce qu’ils perçoivent comme une paix intermittente. Plus que jamais, la vision des vainqueurs et celle des vaincus divergent. Sans jamais spéculer sur la psychologie du bourreau, Bartov, inlassablement, exhume les archives et rétablit la vérité.

Paroles d'histoire, 18 janvier 2021

Podcast Paroles d'histoire

 

« Un livre marquant, d'un des historiens majeurs de sa génération. » Tal Bruttmann

À écouter ici

LH Le Mag, 24 décembre 2020

Une petite ville si tranquille

par Laurent Lemire

 

Dans une enquête prenante, l’historien américain Omer Bartov révèle omment toute une population juive a été exterminée en Ukraine.

 

Peut-on, d’un événement localisé, tirer des éléments de compréhension d’un fait global ? La démarche n’est pas nouvelle. Elle a montré son efficacité à plusieurs reprises, à chaque fois en fait qu’un excellent professionnel était à la manœuvre. C’est le cas avec Omer Bartov. Dans la lignée de Jan T. Gross, de Christopher Browning ou même d’un Philippe Sands, l’historien américain (Brown University) révèle ce qui s’est déroulé dans la petite ville de Buczacz en Galicie, aujourd’hui Boutchatch en Ukraine. Révéler est bien le verbe qui convient, car si les faits sont connus, l’explication l’est moins. Omer Bartov prend donc cet objet au début du XXe siècle et l’observe jusqu’à la Seconde Guerre mondiale avec l’arrivée des nazis. Il a épluché les archives, compulsé les dossiers, scruté les journaux intimes, décortiqué les rapports politiques. Et il met en évidence la terrible logique de l’enchaînement des faits.

Tout commence par l’histoire familiale, celle de sa grand-mère et de sa mère qu’il interroge un soir à Tel-Aviv. La famille a immigré en Palestine en 1935, mais elle n’a pas oublié l’atmosphère de cette époque. C’est ainsi que la recherche familiale l’entraîne dans celle de la Shoah par balles. Il remonte loin pour comprendre. Et peu à peu, les photos, les cartes et les documents finissent par parler.

Le territoire a été plusieurs fois occupé durant les siècles, avec un antisémitisme résurgent. Au début du XXe siècle, un politicien fustige l’alliance entre Juifs et Ukrainiens. Pour lui, « la Pologne avait été trahie par ses Juifs et ne pourrait plus jamais leur faire confiance pour prendre le parti de la cause nationale ». En 1914, une étincelle met le feu aux poudres et les nationalismes propagent l’incendie. Les Russes ravagent la ville et brûlent les maisons, surtout celles des Juifs. La ville est contrôlée par les Ukrainiens en 1918 après le départ des Russes. Les Polonais en sont exclus et désignent les Juifs qui font les frais de l’affrontement entre Polonais et Ukrainiens pour le contrôle de la Galicie orientale. Les photographies reproduites par Omer Bartov témoignent d’une brutalité inouïe. « Les signes inquiétants d’un croisement entre la religion et le nationalisme commençaient donc à apparaître. Cette rencontre installait un climat idéologique et psychologique propre à l’explosion de la violence, pour peu que le cadre pesant sur l’ordre social disparaisse ou soit altéré. » Conformément au pacte germano-soviétique, l’Armée rouge pénètre en Pologne orientale avant que ne s’installe l’ordre nazi avec la destruction de la population juive. « Ce livre est le fruit d’un long travail, qui s’étend sur deux décennies, trois continents, neuf pays, tout autant de langues, et un nombre inconnu d’archives. » Il dévoile comment une cité de vie devint une cité de mort.

Littérature du réel, enquêtes, essais, histoire.

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