Omer Bartov

 

ANATOMIE D'UN GÉNOCIDE

VIE ET MORT DANS LA VILLE DE BUCZACZ

448 pages, 25 euros

15 janvier 2021

 

 

 

 

 

REVUE DE PRESSE

The Times of Israël, 8 avril 2021

Une généalogie de la Shoah dans la ville de Buczacz, qui comptait 50 % de Juifs

par Glenn Gloarec

 

En analysant le passé et l'avènement des nationalismes, l'historien Omer Bartov raconte comment la quasi-totalité de la communauté juive de cette ville de Galicie a été exterminée.

 

L’histoire de la petite ville de Buczacz (Boutchatch en yiddish), en Galicie orientale, est aussi riche que celle des Juifs de la localité, qui y ont eu jadis une large influence, n’est tragique.

 

Au 13e siècle, parmi les premiers colons de ce qui deviendrait une ville commerciale entre la Pologne et l’Empire ottoman, se trouvaient de nombreux Juifs. Buczacz a depuis appartenu à la République des Deux Nations, à l’Empire ottoman, à l’Empire d’Autriche devenu Empire austro-hongrois, à la République populaire ukrainienne indépendante, à la République de Pologne et à l’Union soviétique (elle fait partie de l’Ukraine indépendante depuis 1991). Shmuel Yosef Agnon (1888-1970), écrivain israélien et prix Nobel de littérature 1966, et Simon Wiesenthal (1908-2005), chasseur de nazis, y sont nés – parmi d’autres devenus célèbres.

Alors que Buczacz a été occupé par les nazis en juillet 1941, environ la moitié des habitants de la ville étaient Juifs. La communauté a été décimée dans le cadre de la Shoah par balles, et plusieurs milliers de Juifs ont été exécutés dans la forêt à proximité – seule une centaine de Juifs, sur les 8 000 qui y vivaient avant-guerre, ont survécu à la Shoah.

 

En 1989, Alicia Appleman-Jurman (1930-2017), originaire de Buczacz, seule membre d’une famille orthodoxe de cinq enfants à avoir survécu, avait retracé son parcours dans son livre L’histoire de ma vie.

 

En début d’année, Omer Bartov, professeur d’histoire européenne israélo-américain à la Brown University (États-Unis), qui a des origines à Buczacz, a publié aux éditions Plein jour, avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, l’ouvrage magistral Anatomie d’un génocide, vie et mort dans une ville nommée Buczacz.

Dans son livre, il revient sur les attaques antisémites passées dans la région (notamment les pogroms des Cosaques contre les Juifs au 17e siècle), étudie l’avènement des nationalismes polonais et ukrainien depuis l’avant-Première Guerre mondiale et la montée de l’antisémitisme et des violences entre les différents groupes religieux et ethniques de la ville – Juifs (50 %), Polonais (30 %) et Ukrainiens (20 %). Il se plonge dans l’histoire intime des victimes et des bourreaux et raconte le destin tragique des premières.

 

Son travail, original et brillant, qui se base sur une documentation considérable récoltée pendant plus de vingt ans, retrace la généalogie de la Shoah – à Buczacz mais aussi plus généralement – et permet d’en apprendre davantage sur le processus de mise à mort. Il rappelle ainsi le rôle de la population locale, aidée par les nazis, dans le massacre.

 

« J’ai commencé à écrire ce livre avec une intuition : celle que la microhistoire de cette ville pourrait m’en apprendre beaucoup sur la grande histoire de l’Europe de l’Est pendant la Shoah », a-t-il affirmé au Point. « J’ai très tôt compris que, pour comprendre le destin de cette ville pendant la guerre, je devais remonter le temps et creuser la question des relations entretenues par les divers groupes ethniques qui ont vécu sur place, côte à côte, pendant les 400 années qui ont précédé le conflit. L’exploration de la coexistence de ces populations et des violences intervenues dans ces confins du Vieux Continent comme les microrécits que j’ai rassemblés racontent comment se prépare un génocide à un endroit particulier. »

Il explique dans son ouvrage que, alors que « le quotidien dans les villes semblables à Buczacz reposait sur l’interaction constante entre différents groupes religieux et ethniques », cela a « fait du génocide, quand il est arrivé, un événement communautaire à la fois cruel et domestique, nourri par une violence gratuite, la trahison et des éclats d’altruisme et de bonté, parfois ».

 

« Les trois groupes ethniques qui vivaient à Buczacz et dans son district subirent des souffrances inimaginables, quand bien même celles-ci n’atteignirent pas leur paroxysme au même moment et ne furent pas perpétrées par les mêmes bourreaux », ajoute-t-il, expliquant que certains pouvaient se retrouver victimes et bourreaux en un court laps de temps. « Chacun se jugeait, par certains aspects, la principale victime des occupations soviétique et allemande. Et chacun jugeait la persécution des autres groupes en partie justifiée. »

Alors que la plupart des Polonais s’opposaient aux Ukrainiens, que ceux-ci soutenaient la déportation des premiers, la majorité détestait les Juifs, et une moitié de la ville a – pour caricaturer – exterminé l’autre moitié.

Omer Bartov rappelle néanmoins que certains actes héroïques viennent remettre en cause cette généralisation.

 

« Certains de ceux qui ont sauvé [des Juifs] en ont aussi dénoncé. Même les tueurs décidèrent parfois d’en épargner », explique-t-il. « Si je tente de dresser un portrait-robot, je dirais néanmoins que le pauvre paysan vivant loin de la ville était plus susceptible de cacher des Juifs pour une raison simple : il prenait moins de risques. En Galicie, parce que les Polonais étaient eux-mêmes une minorité menacée, qu’ils étaient attaqués par des milices ukrainiennes, ils pouvaient eux aussi protéger des Juifs. Tel fut le cas dans un village proche de Buczacz que l’on pourrait comparer au Chambon-sur-Lignon en France. Les Ukrainiens, mis sous pression par les autorités religieuses ou politiques locales, étaient beaucoup plus rares à agir en faveur des Juifs. De nombreux fidèles de l’Église gréco-catholique ont, de leur côté, été héroïques. »

 

Dans un précédent ouvrage, Erased. Vanishing Traces of Jewish Galicia in Present-Day Ukraine (Effacées. Les traces évanouies de la Galicie juive dans l’Ukraine d’aujourd’hui, 2007, non traduit), Omer Bartov s’était déjà intéressé à la disparition de la communauté dans la région. « La Buczacz d’aujourd’hui garde très peu de traces de la vie et de l’assassinat en masse de ses Juifs », écrit-il. Ainsi, de ce passé, on ne trouve aujourd’hui plus que quelques dizaines de tombes juives délabrées à la sortie de la ville.

RCJ, 9 mars 2021

Postface

par Caroline Gutmann

 

« Il faut lire ce livre extraordinaire, qui se lit comme un roman vrai. C'est passionnant. On découvre un monde. » Jean Hatzfeld

 

Caroline Gutmann reçoit Jean Hatzfeld pour son livre « Là où tout se tait » aux éditions Gallimard et Laurent Lemire vient présenter l’ouvrage d’Omer Bartov, « Anatomie d’un génocide » aux éditions Plein Jour.

 

Émission à écouter ici.

Non-fiction.fr, 4 mars 2021

La Shoah à l'échelle locale

par Sylvain Boulouque

 

Une analyse à l'échelle locale et une étude de sources photographiques témoignent des nouvelles modalités d’écriture de l’histoire de la Shoah en Europe centrale.

 

Il reste de nombreux aspects à de l’histoire de l’extermination des Juifs à analyser. La concomitance de la parution de ces deux ouvrages en est l’illustration. Les auteurs ont choisi deux modalités d’écriture et de narration différentes. L’historien Omer Bartov analyse l’extermination des Juifs à l’échelle locale et décrit magnifiquement l’histoire de la ville de Buczacz, en Ukraine, ainsi que les relations entre les différentes communautés et le rôle des Allemands dans l’extermination. L’anthropologue Monika Sznajderman, née d’un couple mixte, utilise une grille d’analyse originale, via la photographie, pour évoquer sa famille et l’extermination de sa branche paternelle. Leur lecture successive permet également d’interroger le destin des Juifs survivants.

 

Un village ordinaire

Omer Bartov, dont la thèse publiée sous le titre L’armée d’Hitler montrait la participation active de la Wehrmacht à l’extermination des Juifs, a déjà profondément transformé la perception de l’histoire du nazisme. L’historien israélien propose aujourd’hui l’histoire d’une ville à la lisière de l’Ukraine et de la Pologne, Buczacz, qui enrichit considérablement les connaissances sur l’histoire de la Shoah mais aussi sur celles des relations entre les communautés juive, polonaise et ukrainienne avant la Seconde Guerre mondiale. Il a décidé de se lancer dans cette enquête historique au long court après une discussion avec sa mère, qui y a passé son enfance.

 

Située avant hier dans l’empire austro hongrois, hier en Pologne, aujourd’hui en Ukraine, Buczacz a changé plusieurs fois de nom. Depuis, le XIXe siècle, ces terres paysannes voient les espaces se fragmenter. Avant la Seconde Guerre mondiale, sur les 15 000 habitants qui peuplent l’espace local, la population est juive à plus de 50 % dans la ville, les zones rurales sont inversement composées majoritairement de Polonais qui forment 30 % de la population et d’Ukrainiens pour environ 20 %. L’antisémitisme se développe avec son corollaire de stéréotypes et d’exclusions notamment scolaires. Omer Bartov souligne également qu’en dehors du nationalisme, la politisation de la région était rare. Avant la guerre, seule une grève de paysans touche la région. Quelques groupes socialistes et sionistes émergent mais dans l’ensemble la région est marquée par le conservatisme.

 

En 1914, l’ensemble de la population participe à la ferveur patriotique, même si l’antisémitisme et la défiance vis-à-vis des Juifs est grandissante. Les actes de violences antisémites se multiplient pendant la Première Guerre mondiale. Elles viennent tant des communautés ukrainiennes que polonaises et se doublent d’une animosité des troupes russes qui ont occupé la ville pendant plus d’un an. A la faveur des mouvements de troupes, les Russes occupent à nouveau à plusieurs reprises la région. La violence de la guerre, les déplacements de population ont favorisé les tensions et le passage à des formes d’antisémitisme encore plus marquées pendant la guerre. Comme les soldats, les paysans se livrent à des pogroms et à des viols.

 

L’armistice ne marque pas la fin de la guerre dans la région puisque les Ukrainiens et les Polonais se battent pour prendre le contrôle administratif et politique de la ville. Les uns comme les autres s’accordent pour ne pas laisser de place aux Juifs. La bourgade est au total occupée plusieurs fois par les armées des différents pays ainsi que brièvement par l’Armée rouge alors que les populations locales ukrainienne et polonaise s’accusent mutuellement d’exactions. La fin de la guerre civile dans les derniers temps de l’année 1920 permet un retour à la paix et les Polonais deviennent maitres des lieux. La vie culturelle juive reprend avec ses théâtres, ses bibliothèques et l’émergence de nouvelles formes de vie politique. Le sionisme prend une importance considérable. Les organisations juives parviennent à envoyer plusieurs dizaines de personnes par an en Palestine alors que l’antisémitisme latent et institutionnel demeure très vif. Le lycée leur est par exemple de fait interdit.

 

Si une forme de coexistence pacifique existe, les Ukrainiens sont régulièrement la cible des attaques des Polonais. Cette atmosphère de défiance systématique entraîne des tensions entre les communautés comme les incendies déclenchés par les nationalistes ukrainiens en 1930 pour protester contre les discriminations. Tout événement devient le prétexte à des tensions, ainsi la fête de la constitution polonaise est transformée en fête catholique, excluant de facto 70 % de la population locale. Cette situation perdure durant toute l’entre-deux guerres. Comme le note Omer Bartov, l’exacerbation des tensions entre les communautés intéressent aussi les puissances étrangères avides d’obtenir des agents d’influence ; les services nazis ont ainsi remarqué que le nationalisme ukrainien pouvait leur devenir utile.

 

La guerre vue du village

Le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et surtout ses clauses secrètes permettent à l’URSS d’entrer en Pologne. Les Soviétiques s’appuient alors sur une infime partie de la société juive pour installer leur pouvoir, faisant ainsi renaître incidemment la propagande sur le thème du « judéo bolchevisme ». Parallèlement, ils utilisent quelques membres de la minorité ukrainienne pour déstabiliser les Polonais. La Soviétisation s’accompagne de l’élimination des élites non communistes quelle que soit leur origine. Les déportations vers le Kazakhstan et la Sibérie sont nombreuses. Ainsi, en février 1940 lors d’une des trois vagues de déportations, 32 000 personnes du district et 3 000 habitants de la ville sont envoyés en URSS. Mais, Bartov note que, dès ce moment, chacune des communautés se sent la seule victime du pouvoir soviétique.

Après l’opération Barbarossa le 22 juin 1941 et l’avancée de la Wehrmacht suivent les commandos mobiles de tuerie qui exécutent plusieurs centaines de personnes dans les premières semaines. Ils sont épaulés par les Ukrainiens qui éliminent leurs anciens voisins et conduisent une véritable extermination ethnique contre les Polonais qui fuient la région. Les Ukrainiens, avec l’accord des nazis, hissent alors leur drapeau sur la mairie de Buczacz. Pour les survivants des exactions des Einsatzgruppen, les autorités occupantes obligent les Juifs à former un Conseil juif et à fournir à partir de 1942, les listes des Juifs à déporter, puis à arrêter les personnes, en participant en deuxième ligne à l’encadrement.

Omer Bartov livre à l’échelle d’une ville l’un des ouvrages les plus profonds sur l’histoire de la Shoah, montrant parfaitement les chaînes d’implication dans le génocide et les conditions de sa réalisation grâce à la passivité, voire la complicité des populations locales.

Le Point.fr, 2 mars 2021

L’histoire d’une ville fantôme décimée pendant la Shoah

par Baudouin Eschapasse

 

ENTRETIEN. Dans un ouvrage magistral, Omer Bartov raconte le destin de la petite ville de Buczacz, dont la population juive fut exterminée pendant la guerre.

 

 

Professeur d'histoire européenne à l'université Brown, aux États-Unis, Omer Bartov multiplie depuis plusieurs décennies les travaux sur la Seconde Guerre mondiale. Son étude sur la Wehrmacht, publiée sous le titre L'Armée d'Hitler en 1999 chez Hachette, avait contribué à modifier le regard que l'on porte sur le rôle des conscrits et de l'encadrement militaire de l'armée régulière allemande dans la Shoah. Son nouvel ouvrage*, traduit en français, combinant histoire longue et description intime des victimes comme des bourreaux, renouvelle aujourd'hui la manière d'aborder l'un des épisodes les plus tragiques de l'histoire du XXe siècle. Il s'y penche en effet sur l'histoire d'une petite ville de Galicie (aujourd'hui en Ukraine) : une localité qui abrita pendant plus de quatre siècles plusieurs communautés, polonaise, ruthénienne et juive, avant de sombrer dans la violence génocidaire.

 

Le Point : Votre dernier livre se penche sur la destinée de la ville Buczacz d'où vient une partie de votre famille. Le point de départ de cet ouvrage remonte à une conversation que vous avez eue avec votre mère en 1995. Au moment de cet échange, elle avait 71 ans et vous 41. À vous lire, on sent que vous regrettez de ne pas avoir eu cette discussion plus tôt. Était-il si difficile de lui demander de vous raconter son enfance ?

 

Omer Bartov : Pas du tout. Ce n'était pas difficile. Il me suffisait d'allumer un enregistreur et de lui poser des questions. La raison pour laquelle je ne l'ai pas fait plus tôt tient davantage à mon éducation en Israël. En tant qu'enfant issu de la première génération de citoyens israéliens, nous n'étions pas censés nous intéresser à la diaspora, même si c'était le monde d'où venaient nos parents. Tout attachés que nous étions à construire une nation nouvelle, nous devions regarder le futur, et non le passé. Il fallait peut-être que quelques années passent pour que nous puissions le faire. J'ajouterai qu'interviewer ma mère sur son enfance fut d'autant moins difficile qu'elle avait quitté Buczacz en 1935 et n'avait donc pas vécu directement la Shoah. Ses souvenirs d'enfance étaient doux, même si tous les membres de sa famille qui sont restés sur place ont été assassinés par les Allemands et leurs collaborateurs.

 

Votre mère n'a pas été en mesure de retourner à Buczacz avant sa mort. Quand y êtes-vous allé vous-même ? Et combien de fois avez-vous fait ce voyage ?

 

Mon premier déplacement sur place remonte à mars 2003. J'y suis retourné depuis en 2006, 2007, 2008 et 2016.

 

Comment avez-vous été reçu sur place ? Avez-vous vécu la même expérience que Jonathan Safran Foer a décrite dans son roman Tout est illuminé (éditions de l'Olivier, 2003) ?

 

Je dirais que la population locale s'est montrée globalement indifférente. Dans la plupart des petites villes reculées de la région, les habitants sont, en général, assez méfiants avec les étrangers. J'étais la plupart du temps accompagné par un assistant ukrainien qui jouait les traducteurs et aidait à lever la suspicion des gens. Ceux-ci ont une raison de s'inquiéter : ils craignent que les descendants des survivants ne viennent réclamer la restitution des maisons qui leur ont été volées. La plupart des Ukrainiens sont arrivés sur place après la guerre (auparavant, la population était majoritairement juive et polonaise). Les juifs ayant été exterminés, un nettoyage ethnique a conduit les Polonais à fuir. Les Ukrainiens ont investi les lieux et se sont partagé les propriétés. Cela explique que les autorités officielles de ce type de localité soient très réticentes à coopérer. J'y vois deux types de raisons. L'une est nationaliste : ces personnes craignent des interférences étrangères dans la gestion des affaires locales. La seconde relève d'une sorte d'indolence. Cela a été moins sensible dans les grandes villes. Les archivistes de Lvov se sont ainsi montrés plus amicaux. Je dirais qu'ils l'ont été d'autant plus à partir du moment où ils ont compris que j'effectuais des recherches non seulement sur les juifs, mais aussi sur les Ukrainiens et les Polonais. Évidemment, il y a eu des exceptions notables à Buczacz : je pense à une femme et à un homme âgés qui m'ont raconté des souvenirs personnels de la guerre. Ou encore à des jeunes qui se sont passionnés pour l'histoire de leur ville avant le conflit. Mais je dois avouer que cela a été rare.

 

Contrairement à Daniel Mendelsohn (auteur des Disparus, Flammarion, 2007) ou à Ivan Jablonka (qui a écrit Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus, le Seuil, 2012), vous n'avez pas eu la chance d'en apprendre beaucoup sur votre famille. Les témoins n'étaient plus là et les archives étaient lacunaires. Vous êtes néanmoins parvenu, en reconstituant le destin particulier de Buczacz, à écrire une histoire universelle. Vous attendiez-vous à ce résultat ?

 

J'ai commencé à écrire ce livre avec une intuition : celle que la microhistoire de cette ville pourrait m'en apprendre beaucoup sur la grande histoire de l'Europe de l'Est pendant la Shoah. J'ai choisi Buczacz, car ma famille en venait. Mais, contrairement à Mendelsohn, mon but n'était pas de découvrir ce qui était arrivé à de proches parents. Mon objectif était plutôt de me concentrer sur l'histoire de la ville. J'ai très tôt compris que, pour comprendre le destin de cette ville pendant la guerre, je devais remonter le temps et creuser la question des relations entretenues par les divers groupes ethniques qui ont vécu sur place, côte à côte, pendant les 400 années qui ont précédé le conflit. Cela explique que ce travail que j'envisageais, au départ, assez rapide m'ait finalement pris vingt ans. L'exploration de la coexistence de ces populations et des violences intervenues dans ces confins du Vieux Continent comme les microrécits que j'ai rassemblés racontent comment se prépare un génocide à un endroit particulier.

 

En 1260, au moment où débute votre livre, la localité de Buczacz n'existe pas vraiment. C'est seulement un petit hameau au pied d'une forteresse créée par un clan polonais. Selon un livre de l'écrivain S. J. Agnon, lui-même originaire de cet endroit, l'endroit n'est devenu une vraie ville que 300 ans plus tard quand une communauté juive s'est installée sur place à l'invitation d'un prince local. Quelle est la part de mythe et de réalité dans ce récit ?

 

Buczacz est effectivement devenue une ville au XVIe siècle à une époque où les juifs ont été invités par les autorités à s'implanter dans les régions orientales des territoires de ce qu'il est convenu d'appeler en français la République des Deux Nations [qui a résulté de l'alliance de la Couronne polonaise et du grand-duché de Lituanie en 1569, NDLR]. Cet État souhaitait développer des villes et divers comptoirs commerciaux dans ce coin. Cette partie-là du récit est donc juste. Cependant, il n'existe aucune preuve que Buczacz ait été spécifiquement créée par des juifs ou après qu'ils ont été invités à demeurer sur ce territoire. Il n'est même pas établi que leur arrivée sur place ait résulté d'une invitation… Ce qui est sûr, en revanche, c'est que le clan polonais qui dirigeait et possédait alors cette localité a accordé des droits spécifiques à cette communauté : le droit de construire une synagogue, d'établir un cimetière, de s'organiser institutionnellement. Une autre particularité tient à l'assujettissement des juifs directement au seigneur de la ville et non au conseil municipal, très majoritairement polonais.

 

La plus vieille pierre tombale juive atteste une présence depuis, au moins, 1587. Que sait-on de cette communauté à l'époque ? Quelle en était la taille, quelles relations entretenait-elle avec ses voisins ?

 

D'après les données statistiques recueillies, la communauté juive était, de loin, la plus importante, sur le plan démographique, à Buczacz. Économiquement, ses membres n'étaient pas intégrés, à proprement parler, mais leur activité était essentielle au dynamisme de la ville et même de la région. Les juifs étaient artisans et commerçants. À ce titre, ils assuraient le lien entre les villages et les villes, approvisionnant les marchés locaux en produits agricoles. Ils n'en restaient pas moins séparés du reste de la population à cause de leur religion, le respect de la cacherout ou l'interdiction des mariages interreligieux. Au XVIIIe siècle, la communauté comptait autour de 1 000 personnes. Au XIXe siècle, les juifs représentaient 60 % de la population totale qui avait grimpé à 14 000 habitants. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la moitié des résidents de Buczacz étaient juifs. Ce qui représentait 8 000 personnes. Le reste de la population était composé de Polonais et d'Ukrainiens, ces derniers étant majoritaires dans les campagnes. Dans l'entre-deux-guerres, les tensions n'ont cessé de monter entre ces communautés sur fond de nationalisme et d'antisémitisme.

 

Une autre communauté a très vite été dans le collimateur des autorités : les Roms, ceux que l'on désigne abusivement sous le nom de Tziganes…

 

Aucun des régimes qui se sont succédé sur place n'a été bienveillant avec les Roms. Pour les juifs, cela a fluctué. L'Empire austro-hongrois les a relativement bien traités au XIXe siècle, même si les juifs n'ont été émancipés qu'à la fin de la décennie 1860. La Deuxième République polonaise s'est montrée clémente à leur endroit, singulièrement sous la présidence de Jozef Piłsudski (1926-1925), avant de devenir antisémite après sa mort.

 

Quand Stefan Potocki prend la ville en 1612, les choses changent-elles ?

 

La prise de Buczacz par Potocki n'a pas eu d'impact négatif sur les juifs. Même après les guerres contre les Cosaques et les Ottomans, aucun des droits acquis par la communauté juive n'a été remise en question. Au contraire, une charte de 1699 signée par Jan Potocki les a confirmés. Ces mesures répondaient à une nécessité économique. La communauté juive était essentielle dans le commerce local. C'est aussi pour cela qu'ils furent protégés. En termes de religion, certains membres de la dynastie Potocki furent plus tolérants que d'autres, mais, globalement, toute cette famille se montra bien disposée à l'égard des juifs. Au point que certains aristocrates confièrent la gestion de leurs domaines à des membres de la communauté. Ce sont des juifs qui administraient souvent leurs biens quand ils étaient à Varsovie ou en oyage en Europe occidentale. C'est ainsi que mon arrière-grand-père s'est retrouvé à gérer un domaine agricole qui appartenait à des descendants des Potocki à Potok Złoty, dans la banlieue de Buczacz.

 

En 1648, un terrible pogrom ensanglante la région. Des Cosaques tuent des milliers de juifs. La description de ces massacres par Nathan ben Moshe Hannover dans un livre intitulé L'Abîme du désespoir (1653) offre une vision de l'enfer. On peine à croire que cela ait été le premier pogrom de la région…

 

Il y avait déjà eu, effectivement, des attaques contre les juifs par les cosaques, mais aucune d'une telle ampleur. En 1648, les Cosaques ont semé la dévastation contre les juifs, avec l'aide des paysans ruthéniens. Ils l'ont fait précisément en raison du rôle tenu par certains juifs auprès des Polonais. Ce pogrom est, au départ, une révolte contre les propriétaires polonais qui a donné lieu à un déchaînement de violences contre les juifs et à une multitude de meurtres d'une rare sauvagerie. Ces exactions se sont nourries des vieux poncifs antisémites véhiculés par l'Église qui présentait les juifs comme un peuple déicide. Tous les pogroms qui se sont succédé au XIXe siècle et singulièrement dans les années 1880 jusqu'à la Révolution russe obéissent au même schéma. En Galicie, au contraire du reste de l'Ukraine ou de la Russie, la période 1800-1914 compte peu de violences physiques antisémites, alors même que la rhétorique des leaders ne cesse de se faire plus hostile à l'endroit des juifs.

 

La position géographique de Buczacz sur une frontière mouvante est à l'origine d'une blague juive qui veut que les habitants de cette région aient pu visiter plusieurs pays sans bouger de chez eux. Quel impact ces changements géopolitiques ont-ils eu sur la condition juive dans ces villages ?

 

La position de dépendance de cette communauté face aux seigneurs locaux n'a pas été sans conséquence. Invités à résider par de grands seigneurs polonais en Galicie, aux XVe et XVe siècles, les juifs sont la cible privilégiée des attaques des cosaques et des Ottomans par la suite. L'annexion de la région par l'Autriche-Hongrie en 1772 est suivie de l'adoption de lois défavorables aux juifs (interdiction d'exercer certaines professions notamment, NDLR), puis l'empire s'assouplit. Lors de l'occupation russe de 1914-1915 et 1916-1917, puis sous l'autorité des Polonais, à nouveau, les mesures discriminatoires ne cesseront d'augmenter. Surtout après 1935.

 

L'augmentation des violences antijuives semble curieusement coïncider avec l'abolition du servage. Pourquoi ?

 

Ce lien est imputable au fait que très tôt s'est développé chez les Ruthènes un nationalisme exacerbé. Quand les serfs ont été libérés, ils se sont convertis très vite à l'idée que l'Ukraine devait devenir un État indépendant. Cette autonomie supposait, à leurs yeux, l'exclusion progressive des Polonais et des juifs. Cette idéologie, véhiculée par l'Organisation des nationalistes ukrainiens créée en 1929, les a encouragés à collaborer avec les nazis pour tuer les juifs, puis à organiser une forme de nettoyage ethnique contre les Polonais eux-mêmes, une fois que les juifs ont fini d'être déportés, dans les années 1943-1944.

 

ar-delà cette tragédie, votre livre ressuscite la « Yiddishkeit », cette vie juive célébrée par les romans de Cholem Aleikhem ou d'Isaac Bashevis Singer. À cet égard, on ne peut que noter que Buczacz fut le lieu de naissance d'un nombre impressionnant d'écrivains. Outre S. J. Agnon… citons Emanuel Ringelblum, Mina Rosner, Max Nomad, Ruben Feldschuh ou Alicia Appleman-Jurman. Comment expliquer cette extraordinaire effervescence culturelle pour une ville si petite ?

 

La deuxième moitié du XIXe et le début du XXe siècle constituent une période d'intense bouillonnement intellectuel dans toute l'Europe de l'Est : des grandes villes aux shtetls de la zone dite de résidence où les tsars avaient confiné les juifs en Russie, de la Bukovine à la Volhynie et à la Galicie… ce phénomène a été beaucoup étudié. Parmi les facteurs souvent cités, on relève l'affranchissement des juifs face à la tradition, la montée d'un mouvement de réforme (la Haskala), l'ouverture des cadres communautaires aux mondes non juifs, les interactions croissantes avec les chrétiens, la naissance d'une littérature yiddish, la résurgence de l'hébreu, mais aussi la naissance de ce qui deviendra le sionisme (à savoir le droit des juifs à disposer d'un État, au même titre que n'importe quel peuple). Ces mouvements traversent à l'époque la Pologne, l'Ukraine, la Russie et l'Allemagne…

 

Vous évoquez le mouvement de réforme des Lumières (la Haskala). Quelles relations entretiennent à l'époque ses tenants, les Maskilim, et le monde juif orthodoxe ?

 

Ces deux mondes juifs se retrouvent en conflit ouvert. En Galicie, cette opposition se traduit de manière plus complexe qu'ailleurs, car c'est dans cette région qu'a émergé à la fin du XVIIIe siècle le mouvement des Mitnagdim [le terme signifie « les opposants » et désigne les juifs orthodoxes qui refusent de suivre le mouvement hassidique qui développe une approche mystique du judaïsme dans le sillage du rabbin Israël ben Eliezer (1698-1760), plus connu sous le nom de Baal Shem Tov, NDLR]. Le hassidisme qui deviendra majoritaire en Galicie (mais pas à Buczacz) est combattu par les Maskilim qui appellent à la libération des juifs face à ce qu'ils considèrent comme de l'obscurantisme. Mais, dans ce combat, les Maskilim ne sont pas soutenus par les Mitnagdim. Pour ces derniers, en effet, le mouvement de la Haskala ne peut que conduire à la perte de la tradition, et la crainte de l'assimilation qui en découle les poussera à combattre les Maskilim jusqu'à aujourd'hui…

 

Votre livre décrit comment la Shoah a fini par engloutir ce monde. Vous montrez que cette destruction, théorisée par les nazis, a été conduite avec le concours de la population locale. Vous relevez pour autant des comportements exemplaires au sein d'une frange minoritaire de la population. Que peut-on dire de ceux qui ont risqué leur vie pour cacher des juifs ? Ont-ils des points communs les uns avec les autres ?

 

Il est difficile de faire des généralisations. Y compris chez ceux qui ont sauvé des juifs. D'abord, parce que certains de ceux qui en ont sauvé en ont aussi dénoncé. Ensuite, parce que même les tueurs décidèrent parfois d'en épargner. Si je tente de dresser un portrait-robot, je dirais néanmoins que le pauvre paysan vivant loin de la ville était plus susceptible de cacher des juifs pour une raison simple : il prenait moins de risques. En Galicie, parce que les Polonais étaient eux-mêmes une minorité menacée, qu'ils étaient attaqués par des milices ukrainiennes, ils pouvaient eux aussi protéger des juifs. Tel fut le cas dans un village proche de Buczacz que l'on pourrait comparer au Chambon-sur-Lignon en France. Les Ukrainiens, mis sous pression par les autorités religieuses (l'Église orthodoxe relevant du patriarcat de Kiev) ou politiques locales, étaient beaucoup plus rares à agir en faveur des juifs. De nombreux fidèles de l'Église gréco-catholique ont, de leur côté, été héroïques. Le métropolite André Szeptycki de Lvov avait beau avoir accueilli les Allemands comme des libérateurs, en bon patriote ukrainien, il encouragea, par la suite, des religieux à aider des juifs. Il le fit lui-même. Et il critiqua vigoureusement et très courageusement ceux qui collaboraient dans ce domaine avec les Allemands. Vous le voyez, c'est une image contrastée que je tente de dresser. Dans chaque cas, le sauvetage relevait bien souvent d'une décision particulière, prise à un moment bien particulier, presque sur un coup de tête. Vivre à la marge de la société prédisposait peut-être à tendre davantage la main à celui qui en était banni. Évidemment, cela n'exclut pas des initiatives individuelles de pur altruisme.

Famille Chrétienne, 25 février 2021

Anatomie d'un génocide

par Marie-Lorraine Roussel

 

Au cours de la première moitiéduXXe siècle, la ville de Buczacz (située aujourd’hui en Ukraine) a connu bien des tragédies : massacres entre communautés, persécutions des Juifs, occupation soviétique puis nazie... La lecture de cette terrible page d’Histoire se révèle éprou- vante tant les témoignages sont glaçants. On mesure combien il est difficile de regarder le passé en face. Mais le travail accompli par l’historien Omer Bartov est aussi remarquable que nécessaire dans la compréhension d’un génocide,
qui se nourrit inexorablement de la haine, de la souffrance comme du ressentiment. Si elle laisse des questionnements douloureux en suspens, la recherche historique s’apparente ici autant à une démarche intellectuelle que morale.

Akadem, 18 février 2021

Vie et mort dans une ville nommée Buuczacz

par Steve Jourdin

 

Chronique à écouter ici.

Histoire TV, 11 février 2021

Historiquement Show

par Jean-Christophe Buisson

 

"Un essai extraordinaire."

Chronique de Stéphane Courtois, à revoir ici à partir de 23 minutes.

Le Monde, 6 février 2021

Généalogie d'un crime de masse

par Marc Semo

 

Les partis populistes et xénophobes, qui ont le vent en poupe dans les ex-démocraties populaires et les anciennes républiques soviétiques d’Europe, prospèrent sur un roman national simplifié. Jadis mosaïques de peuples et de minorités, ces Etats sont devenus monoethniques à la suite des massacres de la seconde guerre mondiale et des déplacements forcés des populations. Occupées tour à tour par les nazis et les Soviétiques, ces « terres de sang », selon le titre d’un essai de Timothy Snyder (Gallimard, 2012), restent hantées par ce passé. Mais là où le professeur à l’université Yale (Connecticut) dressait une vaste fresque, l’historien israélo-américain Omer Bartov, professeur à Brown University (Rhode Island), se concentre sur un lieu emblématique, Buczacz, en Galicie (aujourd’hui l’Ukraine), dont est originaire sa famille.

 

Dans cette petite cité étaient concentrés tous les éléments d’une tragédie se nourrissant de conflits antérieurs à l’invasion nazie. Les violences interethniques puis la Shoah y furent des crimes de voisins. « Le quotidien dans les villes semblables à Buczacz reposait sur l’interaction constante entre différents groupes religieux et ethniques », note Omer Bartov, soulignant que « c’est ce qui a fait du génocide, quand il est arrivé, un événement communautaire à la fois cruel et domestique, nourri par une violence gratuite, la trahison et des éclats d’altruisme et de bonté, parfois ». On était dénoncé, arrêté, tué par un ancien camarade d’école, par un collègue de travail voire par un ami. Trois peuples – juifs (50 %), Polonais (30 %) et Ukrainiens (20 %) – cohabitaient dans cette ville des frontières orientales de l’Empire austro-hongrois.

 

Buczacz devint polonaise après la pre­mière guerre mondiale. En dépit des enga­gements pris sur le respect des droits des minorités, Varsovie mena une politique toujours plus ouvertement antisémite. Elle tentait aussi une assimilation par la force des Ukrainiens, attisant en retour leur volonté indépendantiste. Lors du par­tage de la Pologne entre Hitler et Staline en 1939, la ville fut occupée par les Soviéti­ques, accueillis en libérateurs par une partie de la popula­tion juive. L’invasion nazie en 1941 sonna la revanche des nationalistes ukrainiens, dont bon nombre collaborèrent activement avec l’occupant. En juillet 1944, l’Armée rouge li­béra la ville dès lors intégrée à l’Ukraine soviétique.

 

Polonais, Ukrainiens en Juifs

 

Dans ces territoires, la guerre, l’occupation, la barbarie et le génocide ont été étroitement liés, à tel point qu’une même personne, en peu de temps, pouvait se retrouver victime ou bourreau sans qu’aucune des deux conditions vienne empêcher l’autre. Cela nourrissait ressentiments, haines et désirs de vengeance chez les Polonais, les Ukrai­niens et les juifs. [...]

 

Avant­-guerre, les Polonais soutenaient la répression contre les « bandits » ukrainiens. Au moment de l’occupa­tion soviétique de 1939, les Ukrainiens se félicitaient des déportations des Polonais. Polonais et Ukrainiens haïs­saient tout autant les juifs, qu’ils accusaient d’être les vec­teurs du judéo-communisme. Ainsi, pendant l’invasion nazie, une moitié de la population de Buczacz en exter­mina l’autre. A peine 100 juifs sur les 10 000 qui vivaient dans la ville avant­-guerre ont réussi à survivre. La mécani­que de la « solution finale » y fut implacable.

 

L’historien dresse un portrait accablant des médiocres bureaucrates allemands qui en furent les maîtres d’œuvre, évoquant « l’étonnante facilité » avec laquelle ils exécutè­ rent leur mission et « le plaisir que semblent avoir pris les assassins au cours de leur séjour meurtrier dans la région ». Certains furent finalement jugés en Allemagne dans les années 1960, à commencer par Kurt Köllner, le chef de la Gestapo locale, condamné à la prison à vie. La plupart éco­pèrent de peines beaucoup plus légères.

 

« La Buczacz d’aujourd’hui garde très peu de traces de la vie et de l’assassinat en masse de ses juifs », relève Omer Bartov. Les deux synagogues de la ville ont été détruites après­-guerre. Seule une stèle dans la forêt rappelle les exécutions de masse. Ce magistral exercice de microhistoire ne fait que survoler ce qui se passa après la guerre, avec la fuite et l’expulsion de toutes les minorités non ukrai­niennes et la chape de plomb de l’histoire officielle sovié­tique. C’est l’objet d’un précédent ouvrage d’Omer Bartov, Erased. Vanishing Traces of Jewish Galicia in Present­ Day Ukraine (« Effacées. Les traces évanouies de la Galicie juive dans l’Ukraine d’aujourd’hui », Princeton University Press, 2007, non traduit).

 

Les mémoires ont ressurgi avec l’effondrement de l’URSS mais, à Buczacz, reste seulement celle des souffran­ces ukrainiennes et la célébration des combattants indépendantistes de l’UPA (Armée insurrectionnelle ukrainienne), tueurs de juifs et de communistes.

Le Figaro Magazine, 5 février 2021

Au coeur de l'horreur

par Jean-Christophe Buisson

 

C'est une petite ville de Galicie de quelques milliers d'habitants. Coincée, avant 1914, entre l'Empire austro-hongrois et l'Empire russe. Partagée, après 1918, entre Polonais et Ukrainiens. Écartelée, après 1939, entre l'URSS, qui l'occupe jusqu'à fin 1944. C'est durant cette dernière période que se déroule l'horreur absolue : l'arrestation, puis la déportation ou l'exécution de près de 10'000 habitants de Buczacz et de ses environs. Juifs. Certes, comme le montre Omer Bartov dans son exceptionnel livre-enquête, les Juifs n'avaient pas toujours été épragnés pat le mépris ou la haine des populations locales dans les siècles précédents. [...] Un "vivre-ensemble" s'était installé. Dans l'entre-deux-guerres, première alerte : les mouvements nationalistes ukrainiens et polonais que tout oppose se retrouvent sur un point : accuser les Juifs de tous les maux. Agressions, pogroms. Mais rien au regard de ce qui les attend. Après les déportations ordonnées par les Soviétiques début 1940, les massacres de masse débutent, une fois Buczacz conquise par les nazis au cours de l'été 1941. S'appuyant sur de nombreuses et saisissantes photos et sur des témoignages recoupés, Bartov ne se contente pas de décrire dans le détail ce morceau de génocide : il en montre tous les mécanismes en s'intéressant aux vies des victimes comme des bourreaux. Et en évaluant le degré de collaboration et de complicité dans la Shoah de ceux qui étaient hier voisins, collègues, employés ou amis des "fils d'Israël" : Polonais, Ukrainiens et parfois aussi Juifs... Un très grand livre. Poignant. Glaçant. Sidérant.

Charlie Hebdo, 27 janvier 2021

Ville fantôme

par Guillaume Erner

 

Vous ne vous êtes jamais intéressé à Buczacz, parce que Buczacz n'existe plus, ou en tout cas plus sous sa forme originelle. Petite commune de Galicie, aujourd'hui en Ukraine, où trois communautés coexistaient avant-guerre, des Juifs, des Polonais et des Ruthènes. Il n'en reste plus qu'une aujourd'hui. Dans son livre Anatomie d'un génocide. Vive et mort dans une ville nommée Buczacz, le grand historien Omer Bartov raconte l'extermination des Juifs de Buczacz et nous fait comprendre comment celle-ci s'inscrit dans le temps long. Ce qui s'est passé en 1939 est aussi la conséquence de ce qui s'est déroulé avant, voilà pourquoi il faut lire ce livre.

Le Courrier de l'Europe centrale, 27 janvier 2021

Omer Bartov : « En Galicie, la Shoah était à la fois publique et intime. »

par Gwendal Piégais

 

Omer Bartov, spécialiste de l’histoire de l’holocauste et de la Seconde Guerre mondiale, a retracé l’histoire de la ville de Buczacz (Boutchatch, en Ukraine actuelle). Pendant plus de quatre cents ans, Polonais, Ukrainiens et Juifs y ont cohabité, jusqu’aux tragiques déchirements du XXe siècle. À l’occasion de la traduction de son livre en français, Anatomie d’un génocide. Vie et mort dans une ville nommée Buczacz, nous avons interrogé Omer Bartov sur l’histoire cette région.

 

Dans votre livre, vous étudiez l’histoire de la ville et des habitants de Buczacz, aujourd’hui en Ukraine. Dans cette ville et sa région, à l’aube du XXe siècle, on peut trouver des Polonais, des Ruthènes, des Juifs, etc. Pouvez-vous présenter les communautés qui y vivent avant la Première Guerre mondiale et de leurs relations avec la puissance dominante, l’Empire austro-hongrois ?

 

À la veille de la Première Guerre mondiale, Buczacz fait en effet partie de l’empire austro-hongrois, et ce depuis 1772, date de la première partition de la Pologne. Cette région, qui a alors reçu le nom de Galicja ou Galizien, est alors annexée par l’empire autrichien. Avant cela, ce territoire appartient à ce qu’on appelait l’Union de Pologne-Lituanie ou encore la République des Deux nations. La Galicie, en tant que province de l’Empire autrichien, puis de l’Empire austro-hongrois, est la province la plus peuplée et la plus pauvre de l’est de la Double monarchie. Cette province est en fait composée de deux parties : la Galicie occidentale, qui fait maintenant partie de la Pologne et la Galicie orientale qui est aujourd’hui en Ukraine.

 

En Galicie orientale, qui est la plus grande des deux parties, et où se trouve Buczacz, la majorité de la population est ruthénienne un des anciens noms pour désigner les Ukrainiens. Dans la région, ces populations sont en effet qualifiées tantôt de Ruthenen en allemand ou Rus en langue locale. Ils constituent plus de 60% de la population. Les autres sont les Polonais, qui sont le deuxième groupe, par ordre d’importance numérique, mais ils constituent le groupe dominant en termes de politiques. Les Juifs, quant à eux, représentent environ 10% de la population. La Galicie a d’ailleurs la plus grande concentration de Juifs de tout l’empire austro-hongrois. Par ailleurs, il faut ajouter que les Polonais de la région jouissent d’une grande autonomie dans la région, et les élites polonaises ont donc un grand poids politique.

 

Il y a deux autres éléments importants pour comprendre la région. Tout d’abord vous avez la place de plus en plus importante que prend le nationalisme dans la vie politique galicienne, dans la seconde partie du XIXe siècle. On assiste à une montée d’abord du nationalisme polonais, puis du nationalisme ukrainien et ensuite, en grande partie en réponse à cela, un nationalisme juif. Ces nationalismes ont un impact sur la relation entre les groupes ethniques et entre ces groupes et le régime de Vienne. Ce sont des nationalismes territoriaux et ethniques, ce qui signifie que les Polonais prétendent que la Galicie appartient à la Pologne parce que la Pologne y est venue pour civiliser la région. C’est donc une sorte de mission civilisatrice, pour reprendre une expression française. Les Ukrainiens soutiennent que la population indigène a été colonisée par les Polonais, mais que les Ukrainiens ont toujours été là, donc cette région leur appartient.

 

Les Juifs ne revendiquent pas vraiment la propriété de la terre elle-même. Le sionisme devient le courant dominant dans la population juive à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Les Juifs ne font pas cas de la terre elle-même, mais plutôt du fait qu’ils sont venus en Galicie et ont contribué à développer, le commerce, etc. Mais le sionisme en tant que nationalisme peut être rapproché des nationalismes polonais et ukrainien, en ce qu’il est lui aussi ethnique et territorial. Il est ethnique dans le sens où il parle du peuple juif ou de la nation juive et il est territorial dans le sens où il dit qu’il y a une terre qui appartient aux Juifs. Mais cette terre, ce n’est pas la Galicie, c’est la Palestine. Et dans cette lutte de plus en plus vive entre les nationalismes polonais et ukrainien pour la terre, la seule chose sur laquelle ils s’accordent, c’est que les Juifs n’y ont pas leur place. Et sur ce point les Juifs ne les contredisent même pas. Ils font valoir qu’ils ont le droit de vivre là parce qu’ils ont contribué au développement de la Galicie.

 

Vous expliquez que la Première Guerre mondiale a été un moment important de l’histoire de la région. Votre livre décrit les violences qui se produisent pendant cette période – des violences relativement oubliées en Europe de nos jours. Pourquoi les occupations successives de la région vous semblent un épisode important de l’histoire de la région ?

 

La Première Guerre mondiale à l’Est de l’Europe reste un conflit oublié, en grande partie à cause de la Seconde Guerre mondiale. Mais cette guerre est d’une importance cruciale afin de comprendre l’entre-deux-guerres et le second conflit mondial. Tout d’abord, c’est une guerre terriblement dévastatrice. Il y a une violence qui s’abat sur ces régions, non seulement la destruction de vies humaines, mais aussi de villes et de villages, et cela à une très grande échelle. Et encore une fois, et épisode reste méconnu, en particulier par les Européens de l’ouest. Lorsqu’ils pensent à la Première Guerre mondiale, cela évoque pour eux les tranchées du front ouest. Ils n’imaginent pas qu’à l’Est le conflit a pu être encore plus dévastateur. Cette dévastation signifie également que les populations ont été exposées à de très nombreuses violences, et pas uniquement tout au long d’une étroite ligne de front comme à l’ouest, mais partout dans la région, dans des régions où les combats sont restés plus mobiles et où certaines villes ont connu plusieurs occupations successives. Les populations ont donc été très fortement exposées à la violence du conflit. Cela a eu un effet de brutalisations sur les sociétés est-européennes.

 

L’autre élément important, que nous avons mentionné plus tôt, il y a un nationalisme qui gagne en importance avant la Première Guerre mondiale. Mais ce nationalisme, bien qu’il soit source de conflit, est antagonique, il n’est pas violent. Mais une fois que la guerre éclate, elle autorise la violence, et elle continue à se déchaîner après la guerre. À la fin de la Première Guerre mondiale en 1918, lorsque l’empire autrichien s’effondre et que les bolcheviques prennent le pouvoir en Russie, les violences ne cessent pas en Galicie. Elle poursuit son déchaînement durant la guerre entre les Polonais et les Ukrainiens, un conflit qui dure environ un an, sur ce territoire que les deux nations convoitent. Par ailleurs, cette violence ne concerne pas seulement les soldats, mais aussi les civils. Il y a un très grand nombre d’atrocités commises par les soldats des deux camps. Celles-ci incluent notamment des pogroms contre les Juifs, de sorte que ce type de violence ethnique après la guerre fait partie intégrante de l’héritage de ce que nous voyons se poursuivre par la suite, durant l’occupation soviétique et l’occupation allemande.

 

Il faut également ajouter que c’est que pendant l’occupation russe, lorsque les troupes de l’armée impériale occupent cette zone en 1914, 1915 puis à nouveau en 1916-1917, pendant ces occupations, généralement très brutales, que surviennent des violences qui ciblent particulièrement les Juifs. La population de la région est particulièrement exposée à la violence contre les Juifs. Non pas qu’elle y participe forcément, mais elle l’observe. Et cela montre qu’il y a une permission tacite à commettre des actes violents, une libération de la violence contre ce groupe particulier. Cela devient un élément que les gens intériorisent. Et ce sont les personnes qui ont été exposées à ce genre de violence pendant six ans qui seront les activistes des années 20, 30 et 40. Cette violence fait partie de ce qui les a édifiés, et c’est pour cela que la Première Guerre mondiale est vraiment incontournable pour comprendre à la fois la nature des sentiments nationaux mais aussi la psychologie des habitants de la région.

 

Après la Première Guerre mondiale, Buczacz est devenue une ville polonaise et sur ces territoires frontaliers les projets politiques polonais n’ont pas fait une grande place aux minorités. Pourquoi cet endroit était-il si problématique pour le projet national polonais ?

 

Ce qui fait la spécificité de la Galicie, et pas seulement de Buczacz, c’est que toute cette région est considérée par la Pologne comme faisant partie des kresy, des confins. Pour les nationalistes polonais, ces territoires frontaliers, ces confins avaient une valeur singulière dans leur projet d’état-nation et dans la mémoire collective polonaise. Ces territoires ont fait partie du grand empire polonais, du temps de l’Union de Pologne-Lituanie qui a été dépecé au XVIIIe siècle. Cet empire s’étendait à l’est du Bélarus à l’est de la Galicie, jusqu’à Kiev, dans ce que nous connaissons maintenant comme l’Ukraine. Lorsque l’État-nation polonais est créé après la Première Guerre mondiale, il y a des Polonais qui estiment qu’il devrait en fait inclure beaucoup plus de territoires. Pas seulement la Galicie orientale, mais aussi ceux à l’est de la rivière Zbroutch, qui sépare la Galicie orientale et qui est sous contrôle de la Russie soviétique, et avant cela de l’empire russe. Pour des Polonais nostalgiques, ces territoires font partie d’un héritage culturel et politique.

 

L’autre élément important, c’est que la majorité de la population de Galicie est ukrainienne. La Pologne de l’entre-deux-guerres est un État-nation polonais qui ne compte que 60% de Polonais ethniques. La deuxième plus grande minorité est constituée d’Ukrainiens. Ils représentent 20% de la population et dans cette région. On compte également des Bélarussiens au nord-est du pays. Hormis quelques exceptions, ce découpage ethnique recoupe un découpage religieux : dans des régions comme la Volhynie, les Ukrainiens sont des grecs-catholiques et être grec-catholique, c’est être ukrainien. Et être catholique romain, c’est être Polonais. Dans le cas de l’Ukraine orientale, vous avez une population juive très importante, là encore la plus grande concentration de juifs est en Galicie orientale.

 

Pour la Pologne, la suppression du nationalisme ukrainien fait partie intégrante de la création d’un État-nation polonais. Après la Première Guerre mondiale, Varsovie est en grande partie obligée de signer un traité sur les minorités, qui stipule que la Pologne devrait faire preuve de tolérance pour les Juifs, les Ukrainiens, etc. Mais cette tolérance n’est pas du tout au programme des nationalistes et de l’élite polonaise, qui entend bien poloniser les confins. Ces traités accroissent même la tension autour de cet enjeu, puisque l’élite polonaise perçoit qu’elle a été forcée de le signer, à cause de la pression de ses propres minorités sur la communauté internationale. Et dans ce contexte, les Juifs sont particulièrement pointés du doigt comme ceux qui ont eu une influence décisive et reçu l’appui de « la juiverie internationale » qui a mis son long nez dans la politique intérieure polonaise. Et ce sentiment anti-juif très intense croit avec le temps et devient dominant dans les années 30.

 

Il y a également un sentiment anti-ukrainien très fort. La différence entre les deux, et je dirais que la Galicie est tout particulièrement concernée, c’est que les nationalistes polonais aimeraient considérer les Ukrainiens comme une nation sœur, un peuple frère. Ils voient dans les Ukrainiens de Galicie une nation qui n’inclut pas tous les Ukrainiens, mais qu’ils peuvent considérer comme « nos Ukrainiens ». Ils préfèrent d’ailleurs les appeler Ruthéniens, afin de faire la distinction entre les deux. Mais quoi qu’il en soit, il y a l’idée – très répandue dans les élites – d’une définition plus large de la polonité qui permet d’inclure les populations des confins. Ils les considèrent comme plus primitifs, mais pensent que s’ils pouvaient être progressivement influencés par les Polonais, ils se joindraient au grand État polonais. La rhétorique, même dans les années 1930, reste basée sur cette idée de les amener dans le giron de la nation polonaise. A contrario, ce n’est pas ainsi que les juifs sont considérés. Au plus on avance dans les années 30, plus les Juifs sont considérés comme une nation qui doit vraiment partir, d’où vient d’ailleurs le slogan polonais « Juifs, partez en Palestine ». Il y a donc une sorte de sionisme antisémite dans le nationalisme polonais qui dit « vous avez votre propre nation, pourquoi ne partez-vous pas ? Nous pourrions même vous aider… »

 

Il faut ajouter également que la politique polonaise en Galicie est une politique de colonisation. Cette colonisation, en particulier en Galicie orientale, se manifeste par de nombreuses aides et financements offerts, par le gouvernement de Varsovie, aux Polonais qui veulent s’installer dans les confins. Et lorsqu’on étudie les écrits personnels des habitants de la région, comme j’ai eu l’occasion de le faire pour l’écriture de ce livre, les habitants soulignaient, à l’époque, la différence entre les relations polono-ukrainiennes avant et après la Première Guerre mondiale. Dans ces écrits, les Ukrainiens insistaient sur le fait que les Polonais qui vivaient dans la région avant 1918 leur ressemblaient. Ils parlaient une langue proche de la leur, et vivaient à leurs côtés. Ces colonisateurs étaient différents et recevaient bien sûr des aides de l’État. Il y avait donc beaucoup de jalousie et de ressentiment à leur égard, car certains villages de la région étaient complètement délaissés, avec une population très pauvre et aucune aide pour mettre en place des infrastructures ou des conditions de vie plus décentes. Les Ukrainiens de Galicie déploraient le fait que les Polonais originaires de la région se rapprochent de ces nouveaux arrivants. Ce processus de colonisation exacerbe vraiment les tensions nationales entre les Ukrainiens et les Polonais tout au long des années 1920 et 1930.

 

Lors de votre étude de l’entre-deux-guerres, vous nous donnez de nombreux éléments sur les lieux dans la ville Buczacz comme l’école, l’orphelinat, la synagogue, ainsi que les bibliothèques nationales ? Pourquoi avez-vous trouvé important de vous concentrer sur ce genre d’endroits ?

 

Les écoles, les organisations nationalistes, les associations éducatives, comme Prosvita (Les Lumières), cette association ukrainienne d’éducation populaire… toutes ces structures ont laissé de nombreux documents. La première raison est donc celle des sources qui étaient à ma disposition. Mais l’autre raison est que lorsque vous parlez d’un discours national ou nationaliste, c’est toujours une question d’éducation. Il est avant tout question de la jeunesse et de la jeune nation qu’on veut forger. Tout nationalisme parle d’éducation. C’est un constat assez généralisable, que vous parliez de sionisme, que vous parliez de la Pologne, de la France, par exemple si vous regardez la Troisième République : il est toujours question de l’école, de l’enseignement, de la République qui doit entrer dans les écoles des villages. Cette prépondérance de l’éducation est ancienne et remonte au nationalisme allemand du début du 19e siècle.

 

Si on veut comprendre comment les gens ont été modelés dans un moule national, c’est par l’éducation, par le sport, par les associations de lecture qu’on doit passer. Cela nous donne un très bon prisme pour saisir le développement d’un sentiment collectif. J’ai aussi tenu à examiner comment les habitants de la région se souviennent de cette période, de leur jeunesse, de leur éducation. Je voulais interroger ce que des personnes qui sont devenues par la suite des activistes, des militants, des acteurs de la région, retenaient de leur propre jeunesse et de cette période d’édification.

 

L’intérêt résidait aussi dans le fait que le gymnasium de Buczacz, ce lycée créé au début du XXème siècle est passé, comme la ville, d’une domination autrichienne, à une domination polonaise, puis soviétique. Pendant la période polonaise, il devient un véritable laboratoire pour la création d’une nouvelle jeunesse. Le gymnasium exclut de plus en plus les Ukrainiens et les Juifs. Ainsi, on peut voir à travers le discours dispensé dans des lieux tels que le gymnasium, comme l’association Prosvita, mais aussi dans à la synagogue et dans les associations de jeunes sionistes. Via ces points d’observation, on peut observer très précisément comment ces groupes commencent à se séparer les uns des autres. Cela fait bien sûr partie de ce que j’ai essayé de comprendre dans le livre en étudiant ces groupes qui vivaient côte à côte depuis 400 ans. Ce n’est pas si facile de simplement séparer les groupes parce que c’est la seule réalité qu’ils connaissent. C’est un processus et le nationalisme n’est pas seulement une sorte idée générale, mais un principe qui agit à travers ces organes particuliers, qui produit de la distanciation entre les uns des autres.

 

[...]

 

Article à lire en intégralité sur le site du journal.

RCJ, 27 janvier 2021

Essentiel

par Sandrine Sebbane

 

Invités de Sandrine Sebbane : Yishai Sarid et Omer Bartov.

Interview à écouter ici à partir de 39'30''.

Philosophie Magazine, 22 janvier 2021

Histoire d'une dislocation

 

Comment une paisible petite bourgade d’Ukraine occidentale s’est-elle transformée en vaste charnier, où la totalité de la population juive a été assassinée ? Avec Anatomie d'un génocide, l’historien américain d’origine israélienne Omer Bartov a compilé des milliers d’archives pour tenter de comprendre comment des communautés en paix les unes avec les autres se sont éloignées avant l’explosion de la violence criminelle. Un chef-d’œuvre.

 

"Au temps où ma mère y vivait, cela avait été une pittoresque petite ville, et c’est ainsi qu’elle s’en souvenait", écrit Omer Bartov. Buczacz (Boutchatch selon l’orthographe ukrainienne) est située en Galicie orientale. Tantôt polonaise, tantôt austro-hongroise puis ukrainienne, son destin fut celui d’un carrefour de peuples et de communautés culturelles. La fondation de la ville, à la fin du Moyen Âge, associe d’emblée les colons polonais à une communauté juive venue s’installer sous la protection de l’aristocratie locale. En toile de fond vivent les ruthènes, chrétiens de rite orthodoxe grec ou catholique, qui forment la population la plus ancienne et la plus pauvre. Pendant des siècles, ce patchwork citadin et rural traverse de façon plus ou moins paisible les conflits frontaliers entre grandes puissances européennes.

Entre les deux guerres mondiales cependant, les déchirures s’aggravent. Plus ouverte au reste du monde - qu’il s’agisse des Slaves ou des Juifs -, chaque communauté tend, localement, à s’éloigner de sa voisine. Un début d’internationalisation a pour effet de disloquer le tissu quotidien qui unit les voisins de langues et de religions différentes. L’identité locale s’efface au profit d’un sentiment d’appartenance à une plus vaste et lointaine communauté. Telle est la valeur du travail d’Omer Bartov : il ne cesse de faire interagir le microcosme et le macrocosme, de lier les motivations intimes à des phénomènes de masse. Il parvient, à force de détails et de perspective, à nous faire saisir l’ambivalence de ses objets historiques. Ainsi, le nationalisme apparaît-il simultanément comme un mouvement d’émancipation et un vecteur d’instruction, mais aussi comme un poison aux effets rapidement délétères. Le conflit entre Polonais et Ruthènes ukrainiens s’envenime et devient le terreau d’un nouvel antisémitisme. 

En juillet 1941, lorsque les Allemands entrent à Buczacz, les Ukrainiens organisent aussitôt un vaste pogrom. Les nazis prennent le relai et organisent plusieurs vagues de déportations. Lorsque les Soviétiques libèrent la ville en 1941, il y a cent survivants sur dix mille personnes. La communauté juive de Buczacz ne s’est jamais reconstituée. Toutes les communautés non-juives sont impliquées dans cette destruction.

Cet épisode de la Shoah s’enracine dans une dislocation sociale à l’échelle presque moléculaire. Voisins, amis, membres de la même famille deviennent d’irréductibles ennemis. À Buczacz, comme en bien d’autres lieux, le nettoyage ethnique n’est pas le fait d’une politique autoritaire et centralisée, mais d’un crescendo à bas bruit où se multiplient les vexations, les abus et les violences larvées. Épris de tranquillité et de vie de famille, les bourreaux se déchaînent de façon sporadique, pour revenir à ce qu’ils perçoivent comme une paix intermittente. Plus que jamais, la vision des vainqueurs et celle des vaincus divergent. Sans jamais spéculer sur la psychologie du bourreau, Bartov, inlassablement, exhume les archives et rétablit la vérité.

Paroles d'histoire, 18 janvier 2021

Podcast Paroles d'histoire

 

« Un livre marquant, d'un des historiens majeurs de sa génération. » Tal Bruttmann

À écouter ici

LH Le Mag, 24 décembre 2020

Une petite ville si tranquille

par Laurent Lemire

 

Dans une enquête prenante, l’historien américain Omer Bartov révèle omment toute une population juive a été exterminée en Ukraine.

 

Peut-on, d’un événement localisé, tirer des éléments de compréhension d’un fait global ? La démarche n’est pas nouvelle. Elle a montré son efficacité à plusieurs reprises, à chaque fois en fait qu’un excellent professionnel était à la manœuvre. C’est le cas avec Omer Bartov. Dans la lignée de Jan T. Gross, de Christopher Browning ou même d’un Philippe Sands, l’historien américain (Brown University) révèle ce qui s’est déroulé dans la petite ville de Buczacz en Galicie, aujourd’hui Boutchatch en Ukraine. Révéler est bien le verbe qui convient, car si les faits sont connus, l’explication l’est moins. Omer Bartov prend donc cet objet au début du XXe siècle et l’observe jusqu’à la Seconde Guerre mondiale avec l’arrivée des nazis. Il a épluché les archives, compulsé les dossiers, scruté les journaux intimes, décortiqué les rapports politiques. Et il met en évidence la terrible logique de l’enchaînement des faits.

Tout commence par l’histoire familiale, celle de sa grand-mère et de sa mère qu’il interroge un soir à Tel-Aviv. La famille a immigré en Palestine en 1935, mais elle n’a pas oublié l’atmosphère de cette époque. C’est ainsi que la recherche familiale l’entraîne dans celle de la Shoah par balles. Il remonte loin pour comprendre. Et peu à peu, les photos, les cartes et les documents finissent par parler.

Le territoire a été plusieurs fois occupé durant les siècles, avec un antisémitisme résurgent. Au début du XXe siècle, un politicien fustige l’alliance entre Juifs et Ukrainiens. Pour lui, « la Pologne avait été trahie par ses Juifs et ne pourrait plus jamais leur faire confiance pour prendre le parti de la cause nationale ». En 1914, une étincelle met le feu aux poudres et les nationalismes propagent l’incendie. Les Russes ravagent la ville et brûlent les maisons, surtout celles des Juifs. La ville est contrôlée par les Ukrainiens en 1918 après le départ des Russes. Les Polonais en sont exclus et désignent les Juifs qui font les frais de l’affrontement entre Polonais et Ukrainiens pour le contrôle de la Galicie orientale. Les photographies reproduites par Omer Bartov témoignent d’une brutalité inouïe. « Les signes inquiétants d’un croisement entre la religion et le nationalisme commençaient donc à apparaître. Cette rencontre installait un climat idéologique et psychologique propre à l’explosion de la violence, pour peu que le cadre pesant sur l’ordre social disparaisse ou soit altéré. » Conformément au pacte germano-soviétique, l’Armée rouge pénètre en Pologne orientale avant que ne s’installe l’ordre nazi avec la destruction de la population juive. « Ce livre est le fruit d’un long travail, qui s’étend sur deux décennies, trois continents, neuf pays, tout autant de langues, et un nombre inconnu d’archives. » Il dévoile comment une cité de vie devint une cité de mort.

Littérature du réel, enquêtes, essais, histoire.

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